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Ce que peuvent les sciences – Afis Science


Ce que peuvent les sciences

Une enquête

Vincent Jullien

Éditions Matériologiques, 2020, 316 pages, 28 €


Le titre ne renvoie qu’à une toute petite partie du livre. C’est davantage un ensemble de réflexions sur les sciences. Il s’agit donc d’un ouvrage extrêmement riche et documenté.

La préface de Marco Panza allèche d’abord le lecteur en introduisant « des visions différentes sur plusieurs aspects de nos recherches », même si celles-ci ne sont pas toujours aisément perceptibles. Dans son avant-propos, Vincent Jullien, professeur d’histoire et philosophie des sciences, spécialiste de Descartes, résume bien ce qu’il veut démontrer :

  1. le langage courant n’est pas celui des sciences ;
  2. les énoncés scientifiques sont plus riches et moins vrais que la description des données brutes ;
  3. la physico-mathématique (science née de la fusion des mathématiques et de la physique) n’existe pas ;
  4. l’accumulation des connaissances scientifiques atteste des progrès scientifiques ;
  5. l’ignorance est également le fruit de la connaissance.

Les points 1 et 2 sont repris de façon très pédagogique dans tout le livre et particulièrement dans le paragraphe intitulé : « Les transformations des énoncés bruts en énoncés scientifiques ». C’est, à l’aide d’une multitude d’exemples bien choisis, l’illustration de cette citation bien connue de Poincaré « On fait la science avec des faits comme une maison avec des pierres ; mais une accumulation de faits n’est pas plus une science qu’un tas de pierres n’est une maison. » (La Science et l’hypothèse, 1908).

J’ai été moins intéressé, probablement par manque de formation philosophique, par le point 3, dont je saisis mal l’importance et les implications, même si l’ignorant que je suis a pu y glaner beaucoup de matière (par exemple sur le Cercle de Vienne, qui regroupait de grands philosophes-logiciens au début du XXe siècle).

Les derniers points sont développés de façon tout à fait convaincante, souvent intelligente et originale. Il faut y ajouter une critique bien venue de la volonté de finaliser le travail de recherche par l’ANR (Agence nationale pour la recherche) où l’auteur montre combien celle-ci la stérilise. Les financements par l’ANR ont largement remplacé les fonds propres des laboratoires moins intéressés à des résultats à court terme. Or les grandes découvertes ne se font généralement pas en améliorant les précédentes : on n’a pas inventé le laser en cherchant à perfectionner la bougie ! C’est en quelque sorte une forme d’eugénisme de la science.

On doit également apprécier l’insistance de l’auteur sur le fait que le progrès scientifique accroît simultanément à la fois notre connaissance et notre ignorance et fait même surgir une ignorance qu’on ne soupçonnait pas. Le meilleur exemple est celui de la découverte d’une nouvelle méconnaissance : la matière noire qui composerait la majorité de notre univers.

Peut-être une critique globale : dans son souci permanent – et louable – de ne pas être schématique, V. Jullien oppose systématiquement arguments et contre-arguments. Le prix à payer est qu’on ne distingue pas toujours nettement quelle est son opinion. Par exemple, quand il écrit « Or, si les lois de Kepler sont rigoureusement vraies, la loi newtonienne est fausse et réciproquement » on doit supposer – avec étonnement – que c’est du Duhem 1. Jullien avait discuté fort justement dans le chapitre premier la notion de loi « rigoureusement vraie », mais surtout on ne voit pas comment les lois de Kepler invalideraient celles de Newton, puisqu’on peut montrer qu’elles en découlent nécessairement. Plus généralement, notre auteur compare souvent les apports scientifiques de ces deux géants. Or les lois de Kepler, même si elles sont formulées mathématiquement, ne sont pas des théories, elles sont d’une autre nature que les lois de la gravitation ; ce sont des lois empiriques.

Un regret ? Eugene Wigner, qui a fait une contribution célèbre sur les rapports entre mathématiques et physique, dans son article, “The unreasonable effectiveness of mathematics in the natural sciences” 2, aurait mérité mention et discussion.

En résumé, un livre érudit et d’une très grande richesse intellectuelle qu’il est impossible de résumer en quelques lignes. En tout cas, il fait réfléchir et a largement sa place dans toutes les bibliothèques de science et de philosophie.

1 Pierre Duhem (1861-1916), philosophe et scientifique français. Même s’il n’a jamais cru à « l’hypothèse atomique », il a apporté des contributions importantes d’épistémologie.



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