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Comment faire comprendre avec des mots ce qui n’est pas exprimé par les mots ?


Le Tantra admet que l’essence est au-delà des mots. Elle n’est exprimée par aucun mot. Et pourtant, le Tantra est un discours fait de mots. Comment justifier cette contradiction ?

Selon l’interprétation cachemirienne, assurément la plus aboutie du Tantra, cette contradiction se résout en trois points :

1 – Il y a une pédagogie en deux moments : affirmation, puis négation. Par exemple : « Vous voyez l’étoile, là, posée au bout de la branche de cet arbre ? » Cette affirmation est ensuite niée, quand on réalise que l’étoile n’est évidemment pas « sur » la branche. Et pourtant, même si l’affirmation initiale n’était pas complètement vraie, elle a aidé à repérer l’étoile. Il en va ainsi dans la pédagogie spirituelle : on affirme et on nie, c’est-à-dire que l’on procède par une série de corrections. Quand on dit que « L’essence est conscience », c’est pour corriger la croyance selon laquelle l’essence serait une obscure réalité éloignée de moi ; ensuite, j’ajoute « elle n’est pas un objet » afin de corriger la croyance selon laquelle l’essence serait un objet que je pourrais saisir sur le mode du « cela », alors qu’elle est bien plutôt cette activité qui saisit, mais qui elle-même ne se laisse pas saisir de cette manière, et ainsi de suite. Solve et coagula. Cependant, contrairement à ce qui est tenu dans le bouddhisme et le Vedânta, cette pédagogie n’est pas ici considérée comme un artifice, mais comme un des visages de la pulsation de l’Essence, laquelle n’est pas statique, mais dynamique. Et ce mouvement, en sa forme essentielle, si j’ose dire, comporte au moins deux temps, tels l’inspir et l’expir, le goût et le dégoût, la naissance et la mort, l’état de veille et l’état de sommeil profond. L’Essence elle-même est de nature dialectique : thèse, antithèse… Ainsi, il devient possible d’exprimer par la parole ce qui transcende la parole.

2 – L’Essence elle-même est parole. Elle n’est certes pas parole articulée, mais cette dernière est la libre transformation de la Parole indifférenciée qu’est la conscience universelle. Il y a continuité entre ces étapes ou ces plans – car le plan supérieur ne disparaît pas quand s’esquisse le plan inférieur – davantage que rupture ou dualité. L’Essence demeure intuition qui se différencie en mots, qui se perd et s’oublie dans ces mots, puis qui se ressaisit finalement dans ces mots mêmes, comme le soleil qui engendre les nuées, qui est voilé par elles, avant de les transpercer de ses rayons. Cette percée à jour de l’au-delà des mots dans les mots a lieu dans la philosophie et dans la poésie. Ces deux modes du discours sont des manifestations éclatantes de l’Essence comme pure intuition du Vrai ou « pure science » (sad-vidyâ), comparable à un éclair dans la nuit. 

3 – Enfin, il y a un mot qui exprime, et qui pourtant n’exprime pas un objet. C’est le mot « je », aham en sanskrit. Il est réalisation de la conscience, de l’Essence. Voilà pourquoi « aham » est le Mantra suprême, qui enveloppe d’ailleurs toutes les lettres de l’alphabet de la langue sanskrite, la langue parfaite qui va en effet de « a » à « ha ». Or, la mission (plutôt que la « fonction » !) d’un Mantra est de ramener l’individu vers sa Source, vers l’Essence qu’il est. Enoncer « je » est la voie la plus courte pour ramener l’ego dans le Soi, si l’on veut s’exprimer ainsi. Du reste, n’est-ce pas la pratique recommandée par Ramana Maharshi ?

Si l’on médite ces trois points, l’on saura que l’Essence peut être exprimée par des mots, même si elle n’est la chose d’aucun mot, l’objet d’aucune phrase. Et l’on reconnaîtra l’Essence dans la conscience, et l’on progressera vers elle.



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Rédiger par Blog de David Dubois

La Vache cosmique, blog philosophie de David Dubois

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