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Fuir l’extérieur pour aller à l’intérieur ?


 Il y a une vie intérieure : la découverte d’une manière d’être plus profonde, plus vraie, plus joyeuse, moins absurde. Aussi, grande est la tentation de se retirer vers cet intérieur béni quand les choses vont moins bien, quand la vieillesse, la maladie, la mort, l’injustice ou la malchance se présentent. Et quand tout va mieux, nous pouvons nous sentir frustrés de cet intérieur, tout de même, car là est le sens, la valeur, le salut, la substance. Désormais nous le savons ; nous pouvons ajourner, reporter, mais nous ne pouvons plus échapper à cette nouvelle conscience. La source a été trouvée. Comment pourrait-on l’oublier ? La source de vie est ce silence intérieur en lequel chacun de nos membres renaît, en qui chaque pensée, chaque émotion semble à sa place, comme une eau fluide et fraîche coule d’une manne assurée.

L’extérieur aussi nous appelle. Comme une autre saveur, plus âcre, après les douceurs du cœur profond. L’action, les responsabilités, l’aide aux autres… Que faire alors ? Que choisir ? L’intérieur ou l’extérieur ? Les deux semblent incompatibles et le dilemme ressemble à un nœud inextricable.

Maître Eckhart évoque cette alternative, mais nous suggère qu’il n’y a pas à choisir, car l’intérieur appelle l’extérieur et cet extérieur doit jaillir dans l’intérieur, sans le détruire :

« Cela ne veut pas dire qu’il faille fuir son intériorité, s’en détacher à la renier [ce serait excessif], mais bien au contraire : il faut apprendre à agir en elle, avec elle et par elle. En sorte que l’intériorité fasse irruption dans la réalité extérieure et que cette réalité extérieure soit réintroduite dans l’intériorité, et que l’on s’habitue alors à devenir libre dans l’activité. Il faut diriger son regard vers cette activité intérieure et agir à partir d’elle, que ce soit lire, prier ou, s’il convient, accomplir des œuvres extérieures. Si l’activité extérieure trouble l’opération intérieure, que l’on suive la voie intérieure. Mais si les deux pouvaient être unies, ce serait la meilleure manière d’agir ensemble avec Dieu ». Conseils spirituels, chapitre 24, trad. Wackernagel

Eckhart évoque dans ce passage très précieux la relation délicate entre vie intérieure et vie extérieure. Il ne s’agit en aucun cas de sacrifier la relation avec la source intérieure sur l’autel d’une efficacité extérieure, sociale, au nom de la morale par exemple. Eckhart souligne sans cesse que les œuvres en elles-mêmes sont sans valeur, du moins tant qu’elles ne découlent pas d’une intention bonne, c’est-à-dire jaillissant du silence intérieur, vivant et vibrant. 

Tant que l’intérieur semble faible, prenons en soin. C’est peut-être cela, « prendre soin de soi ». Point trop n’en faut. Agir lentement, en revenant sans cesse à l’intérieur, au « je suis » concret. Donner le temps au temps, ou plutôt donner à ce qui est au-delà du temps, le temps de jaillir dans le temps et d’y opérer à sa guise. 

Alors l’extérieur, oui. Mais enveloppé dans l’intérieur, comme caché au plus profond, dans une paix obscure d’où sourd le nectar subtil de ce je-ne-sais-quoi sans lequel rien de beau ni de bon ne saurait être vécu, quand bien même cela semblerait beau et bon vu de l’extérieur. 

L’extérieur depuis l’intérieur. Tenter une autre vie, se laisser tenter par l’abandon fou à cette autre manière de vivre. Intime, secrète. L’extérieur ramené dans l’intérieur, l’intérieur infusant dans l’extérieur, de sorte qu’ils se pénètrent mutuellement. Le Tantra décrit précisément ce cycle du dehors et du dedans : c’est la krama-mudrâ, instruction secrète de la tradition des yoginîs. 

Tout, en somme, est question de dosage, de mesure et de temps opportun. Dans notre société en accélération, il est sans doute juste de lever le pied et de cultiver en tout lenteur, douceur et silence.



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