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La valeur des préjugés


E. R. Hugues

 On ne cesse de mettre en garde contre les préjugés. En tant que professeur de philosophie, j’ai pour mission de les dénoncer, de les déconstruire, de mettre en garde les consommateurs contre le passé, contre la coutume, contre l’expérience des aînés.

Car le préjugé, c’est aussi cela : l’expérience léguée par nos ancêtres. Leur sagesse. Or, le temps est à l’innovation confondue avec l’amélioration. Plus : le temps est sans passé, il est le temps présent, une prison sans mémoire. La paix et la prospérité, dit-on, sont à ce prix. Oublier. Le rejet systématique des préjugés fait partie de cette amnésie furieuse.

Entendons-nous bien : je ne dis pas que tout préjugé est bon. Mais de là à faire « du passé table rase »… Je vois dans cette passion du présent une pulsion de mort, car sans passé, point de présent, encore moins d’avenir. Même la fameuse « conscience au présent » est conservation du passé. Sans mémoire, il n’y a tout simplement aucune conscience, comme le démontrent Bergson et Utpaladeva. Sans mémoire, il n’y a pas même le début du commencement de rien. Comment songer, comment rêver sans instinct ? Comment même se perdre si, sans boussole, nous ignorons que nous sommes perdus ?

Le rejet total et aveugle du préjugé est le rejet de l’être, du Soi. Je m’explique. Le passé est nécessaire à l’identité collective. Il fournit des repères, des limites, les bases d’un nécessaire sens de la mesure. « Rien de trop » et non « toujours plus ».

Or cela est vrai aussi au plan spirituel ! Sans mémoire, point de saveur. Sans préjugé, pas d’instinct de vie. Les vivants ne sauraient plus, sans savoir, « quand », « où » et « que faire ». Il n’y aurait plus de saisons.

Est-ce rejeter la raison ? Non ! Mais avant d’acquérir des vérités par la raison, je le reçois de l’instinct, de l’intuition et de mes parents. Quelles chances un enfant aurait-il de survivre, sans les préjugés ? Sans ce qui a déjà été « jugé » avant lui, par les générations d’avant, souvent au prix de sacrifices ultimes ? Le préjugé, c’est aussi la sagesse des anciens, c’est notre héritage, car nous venons au monde nus, mais pas seuls. Nous ne réinventons pas tout de zéro. Nous nous tenons debout sur les épaules des géants, de la nature et de la culture, nos deux mères nourricières.

Nous ne décidons pas de tout. Certes, nous pouvons et parfois nous devons, une fois atteint « l’âge de raison », trier le bon grain de l’ivraie. Il n’est pas question de se résigner à gober toutes les superstitions. Il ne s’agit pas de laisser brûler les innocents. Si je sais, alors je sais, et j’agis en conséquence. Mais avant de savoir, je ne sais pas. Et alors, je laisse sa chance à la sagesse intérieure des préjugés innés, comme à la sagesse extérieur des préjugés de la tradition. De la coutume. Nulle part, aucune société n’est jamais partie de rien, d’une simple décision. C’est la vie qui fait la vie. Rien ne vient de rien. Il y a du nouveau, de l’imprévisible, oui. C’est en cela que nous sommes libres « à l’image et ressemblance » du divin. Mais sur la base du passé. Le néant n’engendre que le néant. Le culte du néant mène au néant, à la mort par la folie. La raison a sa place. Mais elle n’est pas tout. Elle n’est pas première, ni dernière. Revenons à une écologie des facultés humaines ! Chaque puissance à sa place, au sein d’une évolution éclairée par le passé et par l’intuition. Bien sûr, des ruptures sont possibles, des renversements, des tremblements de terre, des orages. Mais jamais dans le déni de ce que nous savons déjà « tout bas ». Jamais dans cette surdité qui n’entend que les sirènes de l’avenir. Reprenons possession de nos bien, du Bien, dans son intégrité afin de vivre une vie intègre !

La conscience, c’est le temps, le devenir, synthèse continuellement renouvelée du passé et de l’avenir. Ce sont ces couches, ces strates qui donnent une saveur à l’expérience, une épaisseur à l’âme, le contraire d’un « éternel présent » statique et froid. L’absolu est élan, élan qui est un délicieux repos en sa source, « nonchalance pleine d’ardeur », sommeil plein de veille et d’un délicat miel donc une seule goutte suffit à consoler toutes peines des jours des hommes.

Le Tantra connaît la valeur du préjugé. D’abord, il souligne, comme le fait Patanjali, la richesse inépuisable de l’intuition, pratibhâ, cette intelligence innée, ce don divin qui nous permet de nous tenir droits sous le vaste ciel. Il reconnaît ensuite dans le préjugé, prasiddhi, des germes de science, des graines divines, à l’image des logoï spermatikoï des anciens Grecs. Nous naissons nus en nos corps, mais riches en nos âmes, qui ne sont que le revers de nos chairs. Voilà comment l’enfant apprend à parler, car il est déjà habité par un verbe intérieur, par le « Maître intérieur » dont parle si bien saint Augustin. Sans ce langage inné, jamais nous ne commencerions d’entendre les verbes extérieurs. Que le tout est plus que les parties, que la cause précède l’effet, etc. ce sont aussi des préjugés.

Et plus, au-delà, plus profond, il y a le préjugé divin : Nous savons, avant et après tout autre savoir, que nous sommes immortels et que l’amour est le plus important. Nous le savons d’un savoir senti, même s’il est loin d’être toujours goûté à sa juste mesure, qui est sans mesure car mesure de l’amour. Ce préjugé est le germe de la voie du cœur, la plus simple et la plus utile, disait Madame Guyon. Il suffit de se laisser aller. De se laisser « recouler » vers notre centre, notre origine, le fond de notre âme, jamais séparé de l’essentiel vers lequel nous aspirons. Ce préjugé-là est notre boussole. Forts de cet instinct, nous pouvons nous abandonner, délivrés des angoisses du calcul.

Ainsi notre cœur est le lieu d’un paradoxe : à la fois lieu du cri d’effroi et patrie du verbe qui dit le Vrai. Tel est aussi le message du Tantra : tous les cœurs crient de terreur, plongés qu’ils sont dans les craintes du samsâra, ce divin au visage de peur, Bhairava ; mais aussi, chaque cœur chante en son tréfond le Mantra sauveur, le chant de l’aube perpétuelle : je suis je. Bouclé étrange dont seul le silence le plus intime possède le secret. Ces touches d’être, ces caresses au plus intime, ne sont-elles pas aussi préjugées ? Bien sûr qu’elles le sont ! Elles sont le passé invincible, la mémoire de médecine, le lien qui libère de toutes les chaînes factices.

Le préjugé n’est pas cet ennemi du progrès impitoyable et absurde que l’on nous vend partout. Le préjugé est notre allié : il est, tout simplement, le sens du Beau, l’instinct du Vrai, du Juste et du Bien. Il est notre guide vers notre centre universel et personnel à la fois, il est, disons-le, notre ange-gardien.

Puissions-nous ne pas l’oublier !



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