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L’adaptation de la tradition à l’individu




 La tradition, cet héritage de l’expérience des ancêtres, peut être perçue comme une contrainte, comme un moule qui s’impose à l’individu. Il est vrai que la tradition comporte discipline et que toute discipline implique une certaine contrainte. Cela peut heurter l’individualisme. Cependant, je crois qu’il y a beaucoup à gagner à lâcher un peu de nos préjugés et à faire preuve d’audace. Qui peut croire qu’il est possible de tout reprendre à zéro dans tous les domaines ?

De plus, la tradition n’est pas rigide. Elle s’adapte à l’individu. C’est même l’un de ses traits essentiels, pas opposition aux « procédures » modernes qui tendent à être impersonnelles. Aujourd’hui, les choses et les êtres sont remplaçables, interchangeables. Ils tendent à obéir à des standards, donc à s’uniformiser toujours plus. L’individualisme est l’ère industrielle. L’individu semble partout mis en avant, mais tout s’achève dans une masse homogène sans saveurs distinctes, sans unicité, sans âme, sans identité. Dans la tradition, c’est le contraire. Tout semble d’abord impersonnel, mais tout finit par révéler une personnalité unique. Voyez l’exemple de l’artisanat. A l’opposé, voyez l’exemple des jeunes qui suivent une mode dans l’espoir d’affirmer un « moi, je » de plus en plus insaisissable…

Au reste, la vie traditionnelle s’affranchit du « moi » et du « mien ». Et paradoxalement, c’est ainsi qu’un Moi unique et authentique peut apparaître. Autrement, on a des Mois en série, des Mois industriels, remplaçables, normés, des individus sans individualité. En Inde, on dit que l’on passe du mama, du « mien » au namama, le « pas de mien », qui en se simplifiant devient nama, l’adoration du Vrai, du Bon et du Beau. Bref, c’est en renonçant au Moi que l’on engendre un Moi unique digne de ce nom, une incarnation unique de l’universel. Or il en va de même pour la tradition : c’est en épousant ses contraintes que l’on trouve la vraie liberté.

Dans le Tantra, « là où est l’inclination, là est la prescription », rappelle Maheshvarânanda. Abhinavagupta avait déjà confirmé que le désir profond est la règle d’or, l’essence de la tradition. Ce que je désire et ma divinité. Ce que je fais est ma pratique pour la réaliser. Si ma divinité est Cloclo, j’agis en conséquence. Ce sera ma sâdhanâ, ma voie de réalisation, comme on dit aujourd’hui.  

Cela ne veut pas dire qu’il ne faut faire que ce qui nous fait « envie », ce qui « résonne », ce qui nous « parle », selon le jargon New Age. Il ne s’agit pas de croire que nous avons la science toute infuse, ni de prendre les modes du moment pour des « intuitions » divines. Cela veut dire que, dans le cadre de la tradition, le bon parfum, par exemple, est celui qui m’est le plus agréable. Il y a toujours un cadre, mais adapté à l’individu. Cette idée est tout à fait traditionnelle.

D’ailleurs, on la retrouve dans l’enseignement du maître de yoga Krishnamâchârya. Quel était son véritable enseignement ? La question fait question, car ses disciples transmettent des choses très différentes. La réponse est qu’il transmettait des choses différentes à différentes personnes. Son enseignement était pourtant inspiré par la tradition. Tradition et individualité ne sont pas incompatibles, bien au contraire.

A l’opposé du cliché selon lequel la tradition est une prison, nous devons comprendre que la tradition est une mère nourricière. Sans cela, point de tradition. Sans tradition, pas de mémoire. Sans mémoire, pas de conscience. Notre seule issue sera alors un crétinisme insipide qu’illustre la spiritualité industrielle contemporaine et autres séries de science-fiction « progressistes ».



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