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L’état ultime est-il un pur néant ?


Le nihilisme consiste à croire au néant, d’une façon ou d’une autre : le néant des valeurs, le néant de l’au-delà, le néant ici ou là, « il n’y a rien ». Symptôme d’un épuisement, le nihilisme est pourtant ancien. Rien de neuf sous le soleil, vent et poursuite de vent.

En Inde, il a existé une philosophie qui aspire au néant. Elle s’appelle Nyâya-vaisheshika, philosophie « de la logique et de l’analyse ». A la base, ils ‘agit pourtant d’une philosophie du bon sens, du sens commun, équivalente à l’aristotélisme. Le Nyâya est pratiqué par tous en Inde, il fournit les éléments de la pensée et les règles du débat. Nyâya signifie littéralement « la conduite », l’action de conduire, de mener sa pensée, sa réflexion, à seul ou a plusieurs, vers la réponse à un problème. Le Nyâya, en plus d’être une école philosophique, est ainsi « l’une des trois portes de la délivrance », l’une des trois compétences spirituelles de base, avec la grammaire et l’exégèse, l’art de l’interprétation. Selon la philosophie du Tantra, les règles du Nyâya, de la logique, sont parfaitement valables au niveau du langage (vyavahâre) et de la dualité (mâyâ-pade).

Mais, en tant que tradition philosophique autonome, le Nyâya aspire à une forme de délivrance spirituelle assez étrange. Loin de la plénitude du Tantra, de la conscience pure du Vedânta et du Sâmkhya ou des paradis des dévots de Krishna, le Nyâya affirme que la délivrance n’est pas une expérience, ni un état de conscience. C’est un état de néant. 

Mais alors, à quoi bon y aspirer ? La réponse est que tout être conscient cherche à échapper à la souffrance (duhkha). Or, la souffrance est inhérente à l’expérience, à la conscience. Pour échapper à la souffrance, au karma, il faut donc échapper à la conscience. Cela est possible par la pratique de la pensée juste et par une vie pieuse, car le Nyâya croit en l’existence d’un Dieu créateur (kartâ). Durant son âge d’or, le Nyâya fut développé par une branche des dévots de Shiva. Depuis, il a toujours gardé une place prestigieuse, même si presque plus personne ne s’en réclame.

Car, de fait, qui voudrait s’anéantir, même pour échapper à la souffrance ?

C’est ce refus du néant, de l’inconscience, d’une liberté qui serait pure négation, qu’exprime le verset suivant, souvent cité en Inde :

vara? v?nd?vane ramye ??g?latva? vraj?myaham /
na ca vai?e?ik?? mukti? pr?rthay?mi kad?cit //
« Je préfère me retrouver chacal
dans la charmante forêt de Vrindâvana (où vécut Krishna),
mais jamais je n’aspirerai à la délivrance
des adeptes du (Nyâya) Vaisheshika ! »

Gadâdhara, Muktivâda, une œuvre de Nyâya (!) du XVIIe siècle

On trouve des variante bouddhistes de ce verset, avec Jetavane au lieu de Vrindâvane, le Bois de Jeta étant un bosquet où le Bouddha historique avait coutume d’enseigner. Ce qui montre que le bouddhisme n’est guère un « culte du néant » et qu’il a eu tôt soucis de se démarquer des doctrines qui faisaient de la délivrance (mukti) un pur néant :

bhagavatpravacana
vara? jetavane ramye ??g?latva? vraj?myaham |
na tu vai?e?ika? mok?a? gotam?gantumarhati ||

 Dans Luptabauddhavacanasamgraha

Ce recueil, très riche, est plein de citation tantriques, y-compris shaivas. 

Ce même verset est cité dans la Tantraratnâvalî d’Advayavajra, alias Maitrîpâda, après une citation de Nâgârjuna :

aparasmin tu vai?e?ikamat?nuprave?a?| tad ?hu? n?g?rjunap?d??-
aj?n?na? hi prajñ?na? nidr?d????ntas?dhitam|
indriyoparata? yadvaj jñ?na? vai?e?ika? matam|| (8)
bhagavata? pravacanam api-
vara? jetavane ramye ??g?latva? vraj?my aham|
na tu vai?e?ika? mok?a? gotvam/gotama ?gantum arhati|| (9)
« Mais d’autre s’embourbent dans le système de l’Analyse, comme le dit le sublime Nâgârjuna :
« La sagesse des ignorants
peut s’illustrer par (une sorte de) sommeil,
un endormissement des sens,
comme l’est la ‘connaissance’ selon le Vaisheshika. »
Le Bienheureux dit aussi :
« Je préfère me retrouver chacal
dans le bois de Jeta,
plutôt qu’à la délivrance du Vaisheshika/ Ô Gotama !
Autant vouloir devenir une vache ! » (cette dernière variante, que je traduis comme je peux, et aussi parce qu’elle est drôle, est sans doute une corruption de l’original)

On trouve aussi une variante dans le commentaire à la Vedântasiddhântamuktâvalî de Prakâshânanda, avec nirvishayakam au lieu de vaisheshikîm

« On ne peut aspirer à une délivrance qui serait absence (totale) d’objets ! »

Enfin, ce verset est bien entendu souvent cité par les adeptes de Krishna de la tradition de Caitanya, car elle correspond bien au rejet de la disparition de l’individualité, rejet qui est l’un des piliers de cette tradition.

Peut-on aspirer au néant absolu ? Peut-on souffrir de la souffrance au point de rejeter absolument toute conscience, même heureuse ? Ou alors, tout rejet de la souffrance ne s’explique-t-il pas plutôt par une aspiration au plaisir, au bonheur, à la plénitude ?



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Rédiger par Blog de David Dubois

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