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Pourquoi l’art est-il important dans le shivaïsme du Cachemire ?



Pourquoi le « shivaïsme du Cachemire » donne-t-il tant d’importance à l’art, à la musique, au théâtre, à la danse et, tout spécialement, à la poésie ? 

Répondre à cette question peut apprendre quelque chose d’essentiel à celles et ceux qui veulent parcourir aujourd’hui la voie du Tantra.

Il existe deux modèles d’expérience spirituelle dans le Tantra au sens large : 

1) le modèle tantrique de la dévotion modérée : conversion au shivaïsme, adoption des symboles et des règles, accomplissement régulier des rituels, etc. ; et 

2) le modèle kaula de la trance manifeste, « explosive » : tremblement, évanouissement, larmes, dépassement des règles sociales, dépassement du dégoût, etc.

Il y a alors un dilemme : soit je pratique en conformité avec l’ordre social, mais je n’ai pas la véritable expérience spirituelle ; soit j’ai la véritable expérience spirituelle, mais je me retrouve exclu de l’ordre social. Autrement dit, soit je sacrifie l’expérience intérieure à l’intégration extérieure ; soit je fais l’inverse, car pour accéder à la véritable expérience, je dois accepter de risquer de mettre en péril ma « normalité ».

Or, ce dilemme nous concerne encore aujourd’hui. Par exemple, le chamanisme appelle de plus en plus de gens. Mais la question se pose de savoir si une expérience réelle est possible tout en conservant un mode de vie « normal », socialement acceptable. Cette question est sujet à débat. 

Pour les uns, l’expérience spirituelle est toujours compatible avec une vie normale. Pour les autres, l’expérience véritable n’est accessible que si l’on quitte une vie normale, socialement intégrée, pour aller mener une existence en marge de la société, par exemple comme sâdhu, yogi errant, sannyâsî, moine ou ermite. 

Pour les partisans de cette option, dont on retrouve des équivalents dans toutes les traditions, l’authenticité de l’expérience intérieure se prouve par des changements de vie extérieurs qui vont à l’encontre des conventions sociales. La liberté spirituelle se paie par l’exclusion sociale.

Abhinavagupta propose une troisième voie pour sortir de ce dilemme.

Il prône une expérience intérieure intense, mais sans mettre en danger la vie sociale. Comment est-ce possible ?

C’est possible parce qu’il existe un genre d’expérience très intense et pourtant socialement acceptable. La tradition kaula reproche à l’approche tantrique « classique » son ritualisme et son absence d’engagement intérieur. La tradition kaula exalte au contraire l’intensité de l’expérience, en utilisant des termes comme « possession » (âvesha) ou « transmutation » (vedha) et en décrivant des signes précis et spectaculaires. Tout cela vient de l’ancienne tradition des Kâpâlikas, ces « porteurs de crânes » qui vivent en marge de la société indienne avec leur partenaire spirituelle et se livrent à des pratiques qui les excluent de cette société, comme celle de boire de l’alcool ou de vivre dans des champs de crémation.

Abhinavagupta décrit, dans le chapitre IV de son Tantrâloka, ces différents points de vue et leur éthique respective. Il conclue que la tradition qu’il considère comme « ultime » n’enjoint ni n’interdit rien. Le seul critère est l’efficacité, la capacité à émouvoir. 

Mais concrètement, que suggère-t-il ?

Eh bien il ne dit pas clairement les choses, en dehors de ce critère de l’efficacité qu’il répète sans cesse. Cependant, il suggère fortement ceci : Entre la voie du conformisme et la voie de la transgression, il existe une autre possibilité. Cette troisième voie est celle de l’expérience esthétique. Par exemple, le théâtre, la danse et la musique. Et, bien sûr, la poésie.

En effet, ces pratiques artistiques sont socialement acceptables et, en même temps, elles provoquent de puissantes expériences intérieures. 

La « lumière des tantras » (tantra-âloka, le titre de son « manuel »), est donc la lumière de l’art. La poésie est la voie. La musique est la voie. En un sens, tout rituel est déjà une représentation artistique, mais souvent dépourvue d’émotion. L’art, au contraire, permet de chercher des émotions, toutes les émotions, et même des états modifiés de conscience, des formes de transe, des états d’hypnose, avec des manifestations correspondantes : larmes, rires, mouvements spontanés, etc. L’art est, par excellence, le lieu de la manifestation de la nature sauvage qui habite les humains civilisés, mais en accord avec les mœurs et leurs règles. 

Bien sûr, l’art est parfois rejeté et certains religions le rejettent presque entièrement. Mais ce sont des cas extrêmes. La culture est la manière dont nous exprimons notre nature, mais de manière socialement acceptable. L’art est au cœur de ce processus de sublimation. Le théâtre en est l’un des exemples parmi les plus anciens. Le lien entre théâtre et religion est d’ailleurs bien connu.

Je pense donc que le message profond du « shivaïsme du Cachemire » est de proposer l’art, en particulier les arts libéraux, comme troisième voie spirituelle, comme modèle de l’expérience spirituelle la plus radicale et la plus profonde au sein du monde. 

Dès lors, l’intérêt d’Abhinavagupta et de la plupart des maîtres du Tantra pour la poésie, la musique, etc., prend tout son sens. L’art est le lieu d’expression le plus adéquat de la transgression spirituelle dans un cadre socialement acceptable, en raison de la sublimation qu’il permet. Dans l’art, je peux m’exprimer sans limites et sans craindre d’être mis au ban de la société. Voilà pourquoi le « shivaïsme du Cachemire » accorde tant d’importance à l’art.



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