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problème individuel ou responsabilité sociétale ?


Introduction du dossier

Dossier coordonné par Jean-Paul Krivine

Les jeux d’argent et de hasard occupent une place importante dans nos sociétés. En France, en 2020, les joueurs ont misé au total 48 milliards d’euros (hors machines à sous dans les casinos) [1]. Le « taux de redistribution » (la part des mises reversée aux joueurs) varie selon les jeux : il est en moyenne de l’ordre de 73 % pour les paris hippiques, 79 % pour les paris sportifs, 95 % pour le poker et 65 % aux jeux de loterie [2]. Ainsi, ce qui reste aux opérateurs est évalué à environ 10 milliards d’euros par an (dont un peu plus de la moitié terminera en recettes fiscales). Les principaux jeux sont les jeux de loterie (un peu plus de 40 % des mises), les paris sportifs (environ 20 %), les paris hippiques (environ 20 %) et les casinos (un peu plus de 15 %) [1].

La part des jeux en ligne est en très forte augmentation. Entre 2017 et 2021, le nombre de comptes de joueurs actifs en ligne, toutes activités confondues, a quasiment doublé, passant de 2,8 millions à 5,5 millions. Ils représentent en 2020 un peu moins de 20 % du chiffre d’affaires de l’industrie du jeu. Le confinement lié à la pandémie de Covid-19 a constitué, selon l’Autorité nationale des jeux (instance de régulation de la profession), un « tournant » établissant le jeu d’argent et de hasard sur Internet comme « une pratique durable pour les Français ». En parallèle, une activité illégale caractérisée par « une offre de jeu particulièrement addictive et toxique » se met en place sur Internet [1].

La régulation des jeux d’argent et de hasard en France

Les jeux d’argent et de hasard sont définis par la loi [3] comme « toutes opérations offertes au public, sous quelque dénomination que ce soit, pour faire naître l’espérance d’un gain qui serait dû, même partiellement, au hasard et pour lesquelles un sacrifice financier est exigé de la part des participants ». Les différentes catégories de jeu d’argent et de hasard sont les jeux de tirage (loteries, cases à cocher), les jeux de grattage, les paris hippiques, les paris sportifs, le poker avec mises d’argent, les machines à sous et les jeux de casino (qui, outre les machines à sous et le poker, gèrent également des jeux tels que roulette, craps, black jack, jeux de dés, etc.) [4]. Ils incluent donc des jeux comme le poker, dont le fonctionnement repose en partie sur le savoir-faire des joueurs.

Les jeux d’argent et de hasard étant considérés comme ne constituant « ni un commerce ordinaire, ni un service ordinaire » [3], ils font l’objet d’une forte régulation par les pouvoirs publics afin de « prévenir le jeu excessif ou pathologique et protéger les mineurs », d’« assurer l’intégrité, la fiabilité et la transparence des opérations de jeu », de « prévenir les activités frauduleuses ou criminelles ainsi que le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme » et de « veiller à l’exploitation équilibrée des différents types de jeu afin d’éviter toute déstabilisation économique des filières concernées » [3].

L’Arrivée, Oskar Merté (1872-1938)

Certains jeux sont gérés par des opérateurs en monopoles (titulaires de droits exclusifs). C’est le cas des jeux vendus au travers d’un réseau physique de points de vente : paris hippiques (PMU), jeux de loteries et des paris sportifs (FDJ – Française des jeux). Une ouverture à la concurrence a été instaurée en 2010 et concerne certains jeux sur Internet : les paris sportifs, les paris hippiques et les jeux de cercle (comme le poker). La FDJ conserve son monopole pour les jeux de loterie en ligne. C’est l’Autorité nationale des jeux (ANJ) [5], instance de régulation du secteur, qui accorde les agréments aux nouveaux opérateurs (quinze opérateurs sont agréés à ce jour).

Les « joueurs excessifs »

En 2019, en France, près d’une personne sur deux déclare avoir joué au moins une fois dans l’année à un jeu d’argent et de hasard. Au sein des dépenses des ménages, les jeux d’argent et de hasard représentent (en 2020) près de 11 % des dépenses liées aux loisirs et à la culture, soit environ 190 euros par an et par foyer [4]. En réalité, ce chiffre cache une très forte disparité. Selon Santé publique France [6], en 2019, si une majorité des joueurs ne consacrent que des sommes modestes à leur activité de jeux, un joueur sur dix dépense plus de 1 000 euros par an. Ainsi, pour l’agence de santé, « 6 % des joueurs ont des pratiques de jeu problématiques » (joueurs à « risque modéré » ou « excessifs », voir ci-après l’encadré « L’indice canadien du jeu excessif »). Il y a, en France, un million de joueurs à risque modéré et 370 000 joueurs excessifs.

Point important souligné par Santé publique France : « À eux seuls, ces joueurs génèrent près de 40 % du chiffre d’affaires des différentes activités » (voir encadré « Les joueurs problématiques, source majeure de revenus »). En termes socio-démographiques, la prévalence du jeu problématique est plus forte dans les groupes sociaux défavorisés, conduisant certains auteurs à décrire un « impôt régressif » [7].

Si théoriquement, en France, les jeux d’argent et de hasard sont interdits aux mineurs, la réalité est bien différente. Une récente étude [8] révèle que, en 2021, plus d’un tiers (34,8 %) des 15-17 ans a joué au moins une fois (avec, dans l’ordre de prédilection : les jeux de grattage, les jeux de tirage et les paris sportifs). Sur l’ensemble des joueurs qui ont joué au moins une fois dans l’année, 21,9 % apparaissent comme des « joueurs excessifs ». En ramenant à la population totale (joueurs et non-joueurs), 7,6 % des jeunes de 15 à 17 ans seraient en situation de « joueur excessif ». L’étude note, à propos des mécanismes addictifs à l’œuvre, qu’une « part importante de jeunes joueurs [décrivent] une volonté de récupérer leurs pertes, la perte de contrôle dans la pratique de jeux d’argent et de hasard et la recherche et/ou le maintien d’une excitation liée aux jeux d’argent et de hasard ». La publicité pour les jeux d’argent et de hasard cible particulièrement les jeunes, directement ou via des sportifs connus ou des influenceurs sur les réseaux sociaux, en présentant « les produits comme sympas et marqueurs d’un mode de vie idéal », à l’image de ce qu’avait fait l’industrie du tabac [9].

L’indice canadien du jeu excessif



L’indice canadien du jeu excessif (ICJE) est utilisé dans de nombreuses études épidémiologiques. Cet outil proposé en 2001 [1] par une équipe de chercheurs canadiens comprend neuf questions dont les réponses sont notées chacune de 0 à 3 selon la fréquence de survenue (jamais = 0, parfois = 1, la plupart du temps = 2, presque toujours = 3). L’échelle allant de 0 à 27 permet de classifier les joueurs comme « sans risque » (note égale à zéro), « à faible risque » (note de 1 ou 2), « à risque modéré » (note de 3 à 7) et « excessif » (note supérieure à 8).

Questions :

Au cours des douze derniers mois…

  • Avez-vous misé plus d’argent que vous pouviez vous permettre de perdre ?
  • Avez-vous besoin de miser de plus en plus d’argent pour avoir la même excitation ?
  • Avez-vous rejoué une autre journée pour récupérer l’argent que vous aviez perdu en jouant ?
  • Avez-vous vendu quelque chose ou emprunté pour obtenir de l’argent pour jouer ?
  • Avez-vous déjà senti que vous aviez peut-être un problème avec le jeu ?
  • Le jeu a-t-il causé chez vous des problèmes de santé, y compris du stress ou de l’angoisse ?
  • Des personnes ont-elles critiqué vos habitudes de jeu ou dit que vous aviez un problème avec le jeu ?
  • Vos habitudes de jeu ont-elles causé des difficultés financières à vous ou à votre entourage ?
  • Vous êtes-vous déjà senti coupable de vos habitudes de jeu ou de ce qui arrive quand vous jouez ?

Références

1 | Ferris J, Wynne H, « L’indice canadien du jeu excessif. Rapport final : Soumis au Centre canadien de lutte contre l’alcoolisme et les toxicomanies », Ottawa, CCSA-CCLAT, 2001, 72 p.

Un problème de santé publique

Depuis plusieurs années, les troubles liés aux jeux d’argent sont reconnus dans les grandes classifications médicales comme des pathologies addictives similaires à celles induites par certaines substances psychoactives, avec des conséquences parfois très graves pour les individus concernés et leur entourage. Jusqu’à récemment, c’était d’ailleurs la seule « addiction comportementale » reconnue 1, c’est-à-dire non liée à l’absorption d’une substance chimique (voir l’article d’Olivier Simon, « Pourquoi les jeux d’argent sont aujourd’hui reconnus comme troubles addictifs »).

Mais cela ne doit pas conduire à une vision qui ramènerait l’explication au seul comportement des joueurs. Il faut admettre que « l’addiction résulte de l’interaction de mécanismes neuronaux et psychologiques individuels avec un environnement social et culturel » [9]. Ainsi, une méta-analyse [10] évalue l’importance des différents facteurs de risque et note que les jeux eux-mêmes (la manière dont ils sont conçus) ont l’impact le plus important.

Les joueurs problématiques, source majeure de revenus




Part du chiffre d’affaires (en %) attribuable aux joueurs problématiques par type de jeu, en France, en 2019. Tous jeux confondus, les 6 % des joueurs « problématiques » contribuent pour près de 40 % au chiffre d’affaires.

Référence :

« Jeux d’argent et de hasard dans le baromètre de Santé publique France 2019 : description des joueurs, des pratiques et des problèmes en population adulte », Santé publique France, 30 juin 2020. Sur santepubliquefrnace.fr

La prévention et la prise en charge des addictions aux jeux d’argent et de hasard deviennent des enjeux importants de santé publique. Des études, encore rares, commencent à évaluer l’efficacité des mesures mises en place par les opérateurs et à identifier celles qui ont une réelle efficacité. Mais de nombreuses questions se posent, en particulier sur la place et le rôle, dans ces évaluations, d’une industrie qui, à l’image de celle du tabac, commercialise un produit qui repose largement sur l’addiction (voir l’article d’Olivier Simon, « Traiter et prévenir les troubles liés aux jeux d’argent à l’ère des écrans et d’Internet »).

L’exploitation des biais cognitifs

L’industrie des jeux d’argent et de hasard a su développer une expertise fondée sur la psychologie cognitive et comportementale afin de créer des produits suscitant « le désir de jouer sans s’arrêter, en dépit des pertes qui s’accumulent et entretenir l’espoir de gain » [9] (voir l’article de Thomas Amadieu, « Les dark nudges favorisent l’addiction aux jeux d’argent »).

L’Enfer du jeu, Paul Audra (1869-1948)

Déformer nos perceptions des probabilités, donner l’illusion du contrôle, encourager les croyances superstitieuses et transformer notre rapport à l’argent sont autant de pratiques mises en œuvre dans une « fabrique de l’addiction ». Cela relativise la pertinence du « jeu responsable » promu par l’industrie du jeu et par les autorités de régulation (voir l’article de Thomas Amadieu, « Les biais cognitifs et la fabrique de l’addiction »).

Impacts socio-économiques

L’évaluation des impacts socio-économiques d’une activité est toujours délicate. Elle nécessite d’identifier les bénéfices, quantitatifs ou qualitatifs, au regard des coûts directs et indirects, ce qui suppose la disponibilité de données très variées. Une étude publiée en 2014 par l’Observatoire des jeux [2] s’est livrée à cet exercice d’analyse coûts-bénéfices. Elle s’est heurtée aux limites liées au manque de données dans de nombreux domaines, en particulier lorsqu’il s’est agi d’évaluer les coûts (comme les coûts de perte de qualité de vie, les coûts de régulation, les coûts médicaux, les coûts liés à la criminalité, aux procédures de surendettement et aux suicides). De ce fait, l’étude ne produit pas de « chiffre unique permettant de résumer l’impact des jeux sur le bien-être collectif » mais relativise l’argumentation qui ne verrait que les 5 milliards de recettes fiscales annuelles pour affirmer le bien-fondé financier d’une politique de promotion.

Le Pays de Cocagne, Pieter Brueghel l’Ancien (1526/30-1569)

Reste que la décision en matière de régulation ne se réduit pas à l’analyse des bénéfices et des coûts. Elle relève pour une grande part de choix de société et de valeurs sur lesquelles chacun de nos lecteurs se forgera son opinion. Une même question est soulevée pour les industries des jeux d’argent et de hasard et pour celle du tabac : dans quelle mesure les individus sont-ils vraiment libres de décider de leur consommation ? Le joueur, comme le fumeur, porte-t-il l’entièreté de la responsabilité de son addiction ? Nous reproduisons ici, comme élément de réflexion, le point de vue de Thomas Amadieu, contributeur du dossier (voir ci-dessous l’encadré « Jusqu’où réglementer ? »).

Jusqu’où réglementer ?



Les défenseurs des opérateurs de jeu arguent de la dimension naturelle du jeu – l’Homme serait un homo ludens, fondamentalement passionné de jeu. Les bookmakers ne feraient selon eux que satisfaire légalement une demande qui, autrement, emprunterait des voies illégales. On invoque l’histoire pour montrer qu’il serait vain de lutter contre un penchant prétendument irrépressible. C’est un argument bien étrange, car on ne voit pas quelle déviance sociale ne remplirait pas ce critère. Par exemple, si l’anthropologie – et même l’éthologie ! – nous apprend que la prise de psychotropes est quasi universelle, cela ne semble pas pour autant incohérent à la plupart des gens que l’on interdise ou limite l’accès à certaines drogues. Au nom de la protection des citoyens, il est tout à fait justifié de restreindre l’accès à certaines substances ou certaines formes de jeux en raison de leur nocivité. Une société libérale ne peut s’interdire de penser l’éventualité que les citoyens, placés dans certaines conditions sociales et psychologiques de vulnérabilité, ne ressentent pas d’autre choix que de consommer certains biens ou services. En l’état actuel, j’ai montré que les jeux représentaient une tentation presque irrépressible pour certaines personnes en situation précaire, notamment du fait de leur sophistication addictogène. Ce n’est pas déresponsabiliser les citoyens que de considérer qu’une société peut collectivement choisir de limiter le commerce de produits ou activités toxiques.

D’autant qu’on peut imaginer des jeux d’argent plus justes, dans lesquels l’argent joué est rendu en gains aux joueurs. Il est injuste que les jeux des plus pauvres soient aussi les moins rentables pour les joueurs parce que l’État les taxe fortement. Le jeu peut être convivial s’il ne procède pas d’une manipulation par de puissantes entreprises cherchant à maximiser leur profit. Pensons aux lotos de village ou aux bingos, aux parties de poker entre amis ou aux tombolas caritatives. Ces formes ludiques ont en commun de ne pas reposer sur l’entretien de rêves illusoires de richesse et ne se prétendent pas des alternatives à l’égalité des chances […]. Une vraie politique de réduction des risques consiste à orienter vers ces formes de consommation moins nocives, partant du constat que le jeu est une habitude fortement ancrée chez les Français.

Extrait de : Amadieu T, La fabrique de l’addiction aux jeux d’argent, Le Bord de l’eau, 2021.

Références



1 | Autorité nationale des jeux, « Rapport d’activité », juin 2021. Sur anj.fr
2 | Costes JM, Eroukmanoff V, « Evaluation de l’impact socioéconomique des jeux d’argent et de hasard en France », Les notes de l’Observatoire des jeux, n° 8, décembre 2017. Sur economie.gouv.fr
3 | « Ordonnance n° 2019-1015 réformant la régulation des jeux d’argent et de hasard », 2 octobre 2019. Sur legifrance.gouv.fr
4 | Observatoire français des drogues et des tendances addictives, « Jeux d’argent et de hasard », synthèse, mai 2022. Sur ofdt.fr
5 | Site de l’Autorité nationale des jeux, anj.fr
6 | Santé publique France, « Jeux d’argent et de hasard dans le baromètre de Santé publique France 2019 : description des joueurs, des pratiques et des problèmes en population adulte », 30 juin 2020. Sur santepubliquefrance.fr
7 | Berret S, Marionneau V, « Les jeux de hasard et d’argent, un impôt régressif ? Les effets des inégalités sociales et des intérêts économiques sur le jeu problématique en France », Science du jeu, 2020, 13 :1-36.
8 | Tovar ML, Costes JM, « La pratique des jeux d’argent et de hasard des mineurs en 2021 (ENJEU-Mineurs) », Zoom recherches, février 2022. Sur pieje.addictions-sedap.fr

9 | Amadieu T, La Fabrique de l’addiction aux jeux d’argent, Le bord de l’eau, 2021.

10 | Allami Y et al., “A meta-analysis of problem gambling risk factors in the general adult population”, Addiction, 2021, 116 :2968-77.

1 L’OMS vient d’intégrer (2022) les troubles liés aux jeux vidéo dans le CIM-11 (Classification internationale des maladies, onzième édition).



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