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Sauver l’homme par l’animal, retrouver nos émotions animales, Georges Chapouthier


Sauver l’homme par l’animal

Retrouver nos émotions animales

Georges Chapouthier

Odile Jacob, 2020, 229 pages, 23,90 €


Directeur de recherche émérite au CNRS, Georges Chapouthier a déjà consacré plusieurs écrits aux rapports entre l’humain et les animaux, et c’est avec sa double compétence de biologiste et de philosophe qu’il cherche, dans cet ouvrage, les pistes pour « rendre l’homme plus “humain” en réveillant en lui le meilleur de l’animal ». En effet, s’il reconnaît à notre espèce un incontestable succès scientifique et technologique, l’auteur souhaite orienter sa réflexion – et la nôtre – vers l’aspect moral des comportements et attitudes humaines : devant le constat d’une histoire de l’humanité faite d’atrocités tant à l’encontre des hommes que des animaux, comment « débarrasser [l’être humain] progressivement de cette déficience morale pratique qui le poursuit depuis le début de son histoire et peut-être même avant » ?

Dans un premier chapitre, G. Chapouthier brosse rapidement les étapes qui ont jalonné l’histoire occidentale des relations entre l’humain et l’animal. Le monde antique grec place l’animal entre objet de connaissance (pratique de la dissection et de la vivisection) et préoccupation éthique (croyance en la métempsychose, proximité physique et morale des animaux et des humains). La composante juive de la pensée occidentale, Dieu plaçant l’homme comme usufruitier de la nature et des animaux, portait le respect et la compassion envers l’animal, qu’il soit utilisé ou consommé par l’humain. L’auteur voit, par contre, dans l’interprétation judéo-chrétienne du mythe d’Abraham s’apprêtant à sacrifier son fils à Dieu, fils qui est remplacé in extremis par un bélier, un « fâcheux exemple » dont l’ambiguïté peut légitimer l’utilisation, sans limite, des animaux. Toujours est-il que c’est avec la conception cartésienne qu’est adoptée la rupture entre l’Homme et l’animal : le corps de l’animal comme celui de l’Homme sont des machines, mais l’Homme est doté d’une âme. Ne reste alors à l’animal que le seul statut de machine dénuée d’intelligence et de sensibilité. Avec Darwin et les neurosciences, G. Chapouthier estime que l’analogie cartésienne entre les corps animaux et humains doit être étendue aux processus évolutifs et psychiques. Désormais, la différence biologique n’est plus une différence de nature : l’humain est proche des autres animaux, sans pour autant leur être identique. Les deux chapitres suivants recensent les observations qui ont conduit à l’évolution vers cette pensée scientifique moderne.

Précisons d’emblée que G. Chapouthier s’intéresse avant tout aux animaux aptes à la perception cognitive de la nociception, c’est-à-dire, selon sa définition, soumis à des processus qui conduisent à la souffrance. Deux groupes d’animaux sont concernés : les vertébrés et les mollusques céphalopodes. L’auteur montre d’abord, sur la base des découvertes de l’étude des comportements (l’éthologie), les diverses facettes d’une intelligence et d’une culture animales qui rapprochent la bête de l’humain, soulignant les propriétés et caractères partagés tels que l’altruisme, les manifestations d’émotions et d’empathie, l’imitation et la socialisation, la mémoire, la conscience et les maladies mentales. Tous ces aspects seraient liés à la construction analogue des organismes vivants, explique l’auteur en rappelant sa conception de la construction en mosaïque du vivant, par juxtaposition et intégration de modules et de propriétés nouvelles 1.

Dans une troisième partie plus personnelle, faiblement étayée et moins convaincante, l’auteur aborde, parfois en militant de la cause animale qu’il est devenu 2, les situations qui, malgré sa prétendue intelligence supérieure, conduisent l’humain à s’abaisser moralement plus bas que la plus vile des bêtes : les guerres lancées contre d’autres hommes, bien sûr, mais aussi contre les animaux par le biais d’activités comme la chasse d’agrément, la tauromachie, les élevages industriels, par certains aspects de l’expérimentation animale dans la recherche biomédicale, par les abandons d’animaux de compagnie, etc.

Et c’est donc précisément sur cet aspect que l’auteur s’interroge : le « singe tueur » qu’est l’humain, être si remarquable sur les plans scientifique et intellectuel mais désastreux sur le plan moral, peut-il s’améliorer ? Curieusement, c’est en s’appuyant – certes, avec prudence – sur le neuromythe du cerveau droit et du cerveau gauche 3 que G. Chapouthier trouve une piste : comme la racine du mal se situerait dans le flagrant déséquilibre de développement, chez les Occidentaux, entre l’hémisphère gauche, rationnel et mathématique, contrôlant la pensée abstraite et analytique, et l’hémisphère droit, plus artistique et émotionnel, tourné vers l’imaginaire en lien avec une pensée plus concrète et plus globale, « il s’agit que, dans cette complémentarité entre une voie intellectuelle, rationnelle et scientifique, et une voie plus émotionnelle et artistique, il [l’Homme] donne davantage de place à la seconde ». Évidemment, il n’est pas question de demander que l’humain vive comme un chimpanzé ou se prive de sa spécificité intellectuelle, ou de laisser croire que l’animalité est un paradis. Il faut, nous dit G. Chapouthier dans une vision qu’on pourra juger parfois biaisée et trop idyllique, et avec des arguments qui mériteraient d’être prouvés, « rapprocher notre éducation de celles de pays plus civilisés que nous, comme le Japon actuel, la Nouvelle-Zélande, Singapour ou le Portugal où le taux de criminalité et de délinquance est très inférieur à ce qu’il est chez nous », « une éducation familiale, scolaire et sociale (…) davantage tournée vers les valeurs morales », « une éducation qui (…) équilibrerait les rapports (…) entre intelligence abstraite et intelligence émotionnelle », « une éducation qui permettrait à l’homme de demain de retrouver cette part animale qu’il avait en partie perdue ».

G. Chapouthier termine son plaidoyer en faveur du respect des animaux d’une part en proposant, non pas des solutions normatives, mais quelques pistes de réflexion, par exemple autour du véganisme/végétarisme/flexitarisme et de la viande synthétique – réponses sociales qui permettraient de faire se rejoindre les recommandations médicales, environnementales et éthiques en limitant la consommation carnée –, et, d’autre part, en promouvant la Déclaration des droits de l’animal 4, « nécessaire “document normatif de référence morale” », déclaration qui, selon lui, doit rester distincte de celles de droits humains, malgré l’unicité de la morale qui est leur fondement.

Si l’on peut regretter des raccourcis et la superficialité de certains arguments présentés, l’ouvrage présente l’intérêt, outre d’exposer les découvertes sur l’éthologie, de présenter le positionnement et les propositions du neurobiologiste, militant du respect des animaux et artisan de la fondation d’une nouvelle éthique dans laquelle devraient s’inscrire nos relations à ces autres êtres sensibles que sont certains animaux.

2 G. Chapouthier est membre du Conseil d’administration de la Fondation Droit animal, Éthique et Sciences (LFDA). On peut retrouver le récit de son cheminement dans Chapouthier G et Tristani-Potteaux F, Le chercheur et la souris, CNRS Éditions, 2013. Voir une note de lecture sur cet ouvrage sur afis.org.

https://www.afis.org/Le-chercheur-et-la-souris



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