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Souffler dans les conques



Togden Shakya Shri

 

Selon une croyance populaire, le Tantra comporte la pratique de la rétention spermatique. Le Tantra consiste à faire l’amour sans éjaculer.

Pourtant, je lis et j’étudie le Tantra depuis plus de trente ans. Je n’ai jamais lu ou entendu parler de cette pratique. Alors d’où vient-elle ? Du bouddhisme.

En effet, cette pratique a été rendue populaire à travers les textes de Hatha Yoga, dont la fameuse Lampe, Hathapradîpikâ, une compilation d’extrait de sources diverses, datant vraisemblablement du XVe siècle. Or, ce texte très lu, source des idées d’aujourd’hui sur le Hatha Yoga, est dérivé des idées bouddhistes, comme le prouve l’Amritasiddhi, un texte du bouddhisme tantrique. 

La confusion vient de ce que le tantrisme bouddhiste copie de très nombreux éléments du Tantra, du tantrisme shivaïte. Presque tout, en fait. En revanche, le propre du bouddhisme est d’aller « à contre courant », à rebrousse-poil. Dès l’origine, en effet, le « dharma » du Bouddha se veut un anti-dharma, une démarche littéralement contre nature, une tradition anti traditionnelle. Il s’agit de « déconstruire ». Ou plutôt, de détruire, alors que pour le Tantra, il s’agit de retourner à la Source de la création afin de créer à nouveau, autrement, de manière plus complète, dans la participation d’amour et sans crainte. 

De fait, pour le Tantra, la question de la souffrance est secondaire, tandis que pour le bouddhisme, elle est centrale. Le but de ce dernier, selon une logique du « tout ou rien », est donc de supprimer toute expérience, puisque toute expérience est souffrance. Pour le Tantra, le but n’est pas la fin de toute souffrance, mais la liberté : participer à l’activité divine. Certes, certains traditions shivaïtes parlent aussi de « la fin de la souffrance » (duhkhânta) et de l' »extinction » (nirvâna), mais c’est une concession à l’influence bouddhiste.

Et donc, le bouddhisme, même celui du Mahâyâna qui a pourtant considérablement évolué, reste dans une perspective destructrice par déconstruction des activités vitales ; dont l’activité sexuelle. D’où des exercices bizarres pour récupérer son sperme une fois éjaculé. Des yogis s’entrainent à introduire un tuyau dans leur pénis afin de pomper, tels des Sâdhouks (sâdhakas ?), divers liquides, de plus en plus lourds et denses, jusqu’à pouvoir aspirer du mercure liquide. J’ai lu des articles, jamais publiés, sur des études de terrain faites dans les années soixante-dix au Bengal, terre bouddhiste s’il en fut. L’idée est que la substance la plus précieuse du corps (ojas) est le sperme. Le sperme est stocké dans le cerveau. Mais à cause du désir et des femmes, créatures redoutables autant que vicieuses, ennemies de la Destruction de la souffrance, l’Homme perd son sperme. Il doit donc pratiquer des méthodes forcées (=hatha-yoga) pour bloquer et inverser ce processus naturel, samsârique. Le sang féminin doit disparaître, remplacé par le sperme masculin. Le yogi devient alors immortel, ou presque. Les femmes ne sont plus un danger pour lui, il n’a plus besoin de se laver et ses cheveux blancs disparaissent. C’est une stratégie d’utilisation du féminin pour vaincre le féminin, « détruire le mal par le mal ». 

On croira peut-être que ces pratiques ont disparues. Mais non. Elles sont toujours au cœur de la tradition tibétaine. Se nourrir de l’énergie féminine pour battre ces vampiresses à leur propre jeu est toujours d’actualité. Bien sûr, il n’est pas question de violenter ses partenaires, mais de les séduire, de les magnétiser, de les subjuguer (rites de vashîkarana) par des moyens magiques, en faisant appel à la puissance des Bouddhas paternels. Il faut ruser pour attirer le féminin et extraire son nectar, pour ensuite « dompter les êtres », les libérer par la séduction ou, à défaut, par la domination sexuelle ou en les tuant par des rituels magiques. 

En tous les cas, la femme n’est qu’un instrument au service de l’Homme. Sauf exception, une femme ne peut devenir un Bouddha. Elle doit attendre la mort et sa renaissance dans un corp masculin, où elle pourra atteindre l’Eveil infini. Son pénis disparaîtra alors, sauf pour violer les Déesses des Dieux de ce monde tels que Shiva ou Vishnou. De cette manière, les Bouddhas « domptent » les êtres impurs et viennent à bout du féminin.

Dans la bio légendaire d’un yogi du XIXe siècle, Togden Shâkya Shrî, on peut encore lire ceci :

Les disciples de ce yogi « étaient guidés à travers les Six Yogas de Naropa » [une sorte de collection de Hatha basée sur la maîtrise du sperme]… Ils étaient comme des Lotus Blancs… Ils pouvaient souffler dans une conque avec leur pénis indestructible et pouvaient pomper un verre d’eau entier, ainsi que du lait, à travers leur urèthre. Ensuite, ils le recrachaient par la bouche ou par le nez. » (Togden Shakya Shri, The Life and Liberation of a Tibetan Yogin, p. 139).

Par la bouche ou par le nez, comme vous voudrez. Pomper ou souffler, vous avez aussi le choix. Shadoks ou mélomanes, le bouddhisme tantrique est accueillant.

Ces pratiques Hatha Yogiques anti naturelles, misogynes et franchement barrées sont donc issues du bouddhisme, entre superstitions et techniques loufoques. Nous les avons confondues par erreur et par ignorance, tout comme nous avons pris le « yoga » de Patanjali pour le yoga. Mais aujourd’hui, les choses commencent à changer et il est temps de remettre en question le prétendu « yoga » enseigné dans des milliers de studios à travers le monde. 

Bien sûr, il à a des enseignements précieux dans le bouddhisme tantrique, comme ceux de la Mahâmudrâ et le dzogchen. Shakya Shri a d’ailleurs enseigné une pratique sexuelle combinée au dzogchen qui ne manque pas d’intérêt. Cependant, le yoga tantrique, le yoga du Tantra, reste à découvrir. Quel est sa vision de la Nature ? de la femme ? du corps ? de la souffrance ? J’en ai partagé l’essentiel dans mon livre Les Quatre yogas, mais il reste encore bien des trésors à sortir de l’ombre et à partager. 

Bien évidemment, je respecte absolument ceux qui aspirent à souffler dans les conques…



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