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Tarot – jeu et magie par Thier…


(Revue 3e Millénaire. Ancienne série. No 17. Novembre/Décembre 1984)

Organisateur de l’exposition sur les jeux de tarots présentée à la galerie Mazarine par la Bibliothèque Nationale, Thierry Depaulis — informaticien par ailleurs — se passionne pour tous les jeux de cartes. Il est historien indépendant des jeux et spécialement des cartes à jouer et des jeux de cartes, président de l’International Playing-Card Society, président de l’association Le Vieux Papier, membre du conseil d’administration de la fondation du Musée Suisse du Jeu.

Il a publié nombre d’articles et d’ouvrages dans le domaine des jeux et des cartes à jouer et a collaboré à la revue Jeux et Stratégie pendant plusieurs années. Il dresse ici un bilan de ce qu’il faut savoir sur ce jeu, historiquement d’abord pour réfuter certaines thèses qui circulent quant à son passé, mais sans rejeter cependant la valeur de ses possibilités d’interprétations ésotériques et symboliques.

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Préparer une exposition, ce n’est pas seulement donner à voir, c’est aussi donner à penser ; ou plutôt à repenser les acquis, à éclairer d’un jour nouveau le sujet choisi. Ainsi, la tenue d’une exposition sur le tarot à la Bibliothèque nationale est-t-elle l’occasion de redécouvrir l’histoire foisonnante de ces vénérables cartes toujours d’actualité.

Riches tarots enluminés tel celui dit de Charles VI, somptueuses cartes peintes pour la famille Visconti-Sforza, rares planches xylographiées, admirables burins de l’École de Ferrare — les « Tarots de Mantegna » —, impressions populaires des XVIIe et XVIIIe siècles, sans oublier les jeux modernes, tout cela révèle une imagerie fascinante d’une incroyable diversité.

Diversité des styles, des traitements graphiques et des thèmes : c’est le mot qui vient spontanément à l’esprit devant les 150 pièces présentées. On croyait le tarot figé dans ses symboles éternels, déterminé jusque dans ses couleurs et ses formes, mais à voir les pièces à conviction exposées ainsi pour la première fois on en vient à bousculer les idées reçues. Le travail de préparation et de documentation historique, largement alimenté par l’ouvrage récent de Michael Dummett [], devait réserver bien des surprises.

Le tarot et les cartes

La première révélation de cette étude c’est l’omniprésence de l’aspect ludique, qu’attestent toutes les sources anciennes consultées. On ne peut, en effet, dissocier le tarot des cartes à jouer : non seulement celles-ci forment une partie importante du jeu, mais la production de tarots fut, principalement, le fait des cartiers.

C’est dans l’Italie du Nord qu’il faut aller chercher les premières manifestations du jeu de tarot. A en juger par les plus anciens exemplaires conservés, la fantaisie est moins grande qu’il n’y paraît : les couleurs retenues sont celles des jeux italiens de toujours — Coupes, Épées, Bâtons et Deniers — avec quatre têtes, roi, dame, cavalier et valet. Vingt-deux cartes spéciales, que les documents italiens qualifient alors de trionfi (« triomphes »), forment en quelque sorte une cinquième couleur. C’est en 1442, à Ferrare, qu’est mentionné pour la première fois le jeu de « carte da trionfi ».

Les foyers du tarot

Dans un livre peu connu [], Gertrude Moakley a décrit avec minutie le contexte culturel qui fut celui des cours princières de l’Italie du Nord, notamment celles de Milan et de Ferrare, où le tarot pourrait bien avoir été inventé : le goût des fêtes somptueuses et des processions carnavalesques, les références littéraires, à Pétrarque et à son recueil de poèmes I Trionfi, l’imitation des triomphes antiques, c’est de cet environnement, et aussi de l’exploitation de thèmes bien vivants de la culture populaire qu’a pu naître la série des « triomphes ».

Mais si les allégories n’ont guère changé dans les tarots de type classique depuis le XVe siècle, nous savons aujourd’hui que leur traitement graphique et même l’ordre dans lequel elles sont agencées ont parfois varié. L’une des principales découvertes de Michael Dummett a porté précisément sur la localisation d’au moins trois traditions distinctes.

On se doutait un peu que les appellations « tarots de Venise », « de Marseille », ou de « Besançon » avaient un caractère artificiel : l’exposition vient confirmer ces soupçons avec éclat. Non seulement Venise paraît étrangement absente à tout ce qui touche au tarot, mais Marseille ne peut se revendiquer d’aucun monopole : Paris produisait de semblables jeux au XVIIe siècle !

A cette typologie dépassée Michael Dummett substitue une répartition fondée sur l’ordre des allégories dans la série des atouts : Milan, Bologne et Ferrare en seraient les foyers. La tradition milanaise survit dans le tarot de Marseille ; la tradition bolognaise connaît à la fois une remarquable fixité dans son berceau et une floraison de variantes, à Florence — le minchiate à 97 cartes — ou en Sicile ; la tradition ferraraise, enfin, n’a guère survécu et ne nous est connue que par des sources littéraires et de rares pièces du XVIe siècle.

Où le tarot se métamorphose

Les aventures du tarot ne devaient pas s’arrêter là : décidément inépuisable, la surface offerte à l’imagination des cartiers allait permettre aux Allemands d’opérer une étonnante métamorphose. Quand le jeu se répandit dans l’empire germanique au XVIIIe siècle, l’aspect étrange de ces tarots italiens, leur côté « médiéval », dut choquer le rationalisme des joueurs car les fabricants d’outre-Rhin imaginèrent de substituer aux couleurs d’origine, celles des cartes françaises, Piques, Carreaux, Cœurs et Trèfles, et remplacèrent ces atouts inquiétants par des sujets plus simples, évoquant tour à tour un répertoire animalier moralisateur, des scènes de chasse ou de guerre, des images de la vie quotidienne ou des illustrations tirées du théâtre et de la littérature. Cette mutation graphique n’affecta en rien les règles du jeu. La France, à son tour, si attachée aux tarots italiens qu’elle connaissait depuis le XVIe siècle, adopta enfin ces tarots « allemands » que les joueurs d’aujourd’hui connaissent bien.

La « magie » entre en scène

Un autre événement se produisit à la fin du XVIIIe siècle : c’est en se réappropriant le tarot que prit naissance, en France, une tradition ésotérique aujourd’hui largement diffusée, notamment à travers la cartomancie. Il faut attendre la publication, en 1781, du 8e volume du Monde primitif d’Antoine Court de Gébelin pour voir le tarot, alors inconnu à Paris, inspirer la verve « étymologique » de ce pasteur protestant et franc-maçon qui crut découvrir dans ses atouts les images d’un livre secret venu des « anciens Égyptiens ».

Ces rêveries ne devaient pas rester lettre morte : deux ans plus tard, un cartomancien du nom d’Etteilla, se revendiquant de Court de Gébelin, proposait sa méthode de divination par le tarot. La publication, en 1783, de Manière de se recréer avec le jeu de cartes nommés tarots représente le coup d’envoi d’une riche tradition appelée à se populariser rapidement.

On ne sait rien d’Etteilla, sinon qu’il fit paraître entre 1770 et 1791 quelques ouvrages de « carto-nomancie » (sic.). Persuadé à son tour de l’origine égyptienne du tarot, il entreprit de « rétablir » la véritable identité des 78 cartes et conçut pour ce faire un jeu « égyptien » dont on ne connaît que des exemplaires plus tardifs, encore édités de nos jours.

Avec Dogme et rituel de la haute magie, Eliphas Lévi fut, en 1856, le promoteur d’un nouveau courant d’interprétation, plus franchement tourné vers l’occultisme. Cet étrange personnage, de son vrai nom Alphonse-Louis Constant (1810-1875), évoquait à la fois la Cabbale, Hermès Trismégiste, l’alchimie et l’astrologie pour affirmer que le tarot recèle un secret qu’il lui appartenait de révéler. A sa suite, de nombreux auteurs reprirent ses théories et celles de Court de Gébelin. C’est à Paul Christian que nous devons l’emploi des termes lames et arcanes devenus classiques dans la littérature ésotérique pour désigner les cartes de tarot (l’Homme rouge des Tuileries, Paris, 1863).

Le mouvement culmine dans les dernières années du XIXe siècle avec les figures de Stanislas de Guaita, Oswald Wirth et surtout Papus (Gérard Encausse), auteur du Tarot des Bohémiens (Paris, 1889). C’est à Wirth que l’on doit la première tentative pour concevoir et éditer un tarot spécifiquement ésotérique : il dessina en 1889 une série de 22 « arcanes majeurs » fortement inspirés du tarot de Marseille.

La diffusion à l’étranger des idées occultistes françaises se fit rapidement. Celles des écrivains français du XIXe reçurent un large écho en Angleterre, grâce à l’organisation de sectes diverses telles que le Hermetic Order of the Golden Dawn, où s’illustrèrent les figures d’Arthur Edward Waite — traducteur d’Eliphas Lévi et de Papus —, d’Aleister Crowley et du poète Yeats. D’Angleterre, le mouvement occultiste s’installa aux États-Unis où il connaît de nos jours une vogue sans précédent.

D’un symbolisme perdu — celui des trionfi originels — les occultistes modernes ont tiré une nouvelle interprétation, nourrie de l’égyptomanie du XVIIIe siècle finissant et de l’influence de l’alchimie, désormais cantonnée dans le champ de l’irrationnel. Une tradition nouvelle s’instaurait qui venait se greffer sur un jeu qui ne demandait que ça. Si les théories des occultistes font fi de l’histoire, leur force fut d’avoir inventé un univers de légende qui continue d’alimenter notre imaginaire.

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