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Aller au-delà du robot : Quelq…


Traduction libre

Il y a quelques semaines, j’ai vécu une drôle d’expérience. Comme beaucoup d’autres personnes, j’ai passé les derniers mois en « résidence surveillée » volontaire, suivant les règles établies par le gouvernement pour combattre la COVID-19, le coronavirus qui a arrêté le monde.

Je ne suis pas une personne très sociable et le fait qu’on me demande de pratiquer la distanciation sociale, de m’isoler et de rester à la maison, n’a pas été, comme pour beaucoup de personnes, très difficile. La possibilité de voir des amis, de m’asseoir dans un café ou de flâner dans les librairies m’a manqué, mais pour être honnête, je passe, de toute façon, la plupart de mon temps à lire ou à écrire chez moi, et mon quartier du nord de Londres compte de nombreuses ruelles tranquilles et verdoyantes, de sorte que ma ration quotidienne d’exercice, en me promenant ou en faisant du vélo, était agréable. Je dispose également d’un petit jardin où je peux me dégourdir les jambes et bricoler en plein air. Le confinement a donc été pour moi un inconvénient plus qu’un fardeau.

Je m’empresse d’ajouter que je suis conscient de la chance que j’ai. Je ne voudrais surtout pas paraître insensible à la difficulté de la situation de nombreuses personnes moins fortunées. En fait, l’expérience étrange mentionnée ci-dessus est directement liée à cette habitude humaine invétérée de « prendre les choses pour acquises ».

Voici ce qui s’est passé. Un matin, alors que le printemps londonien, habituellement maussade, s’était éclairci et que la journée promettait d’être belle, je suis sorti par la porte arrière et suis entré dans mon petit coin de jardin, une tasse de café à la main. L’air était inhabituellement frais — un avantage collatéral du confinement, qui n’a laissé pratiquement aucune circulation dans les rues — et en prenant une profonde inspiration, je me suis étiré et j’ai levé les yeux. Que ce soit l’air plus pur ou simplement le beau temps, ce que j’ai vu m’a surpris. Je ne peux pas trouver de meilleur mot.

Qu’est-ce que j’ai vu ? Le soleil. Le soleil m’avait surpris.

Quand je dis que le soleil m’a surpris, je ne veux pas dire qu’il a sorti sa tête de derrière un nuage en disant « Coucou », même si, bien sûr, cela avait été encore plus surprenant et peut-être même inquiétant. Non, le soleil n’a rien fait d’inhabituel. Il était juste là, comme il l’est habituellement, brillant, jaune-blanc, et trop éblouissant pour plus qu’un coup d’œil. Néanmoins, je me suis retrouvé à demander « Qu’est-ce que c’est ? » Dès que je l’ai fait, j’ai réalisé ce que je demandais.

Qu’est-ce que c’est ? C’est le soleil, bien sûr, un objet que vous avez vu toute votre vie, qui existe depuis près de cinq milliards d’années et qui devrait encore exister pour cinq milliards d’années de plus. C’est une étoile de taille moyenne, située dans une galaxie parmi des milliards d’autres étoiles, dans un univers de milliards de galaxies. C’est une grande boule de feu, distante d’environ 93 millions de kilomètres, dans laquelle l’hydrogène se transforme en hélium, et qui pourrait avaler plus d’un million de terres. Et ainsi de suite. Je « savais » tout cela, mais ce savoir ne répondait pas à ma question et n’expliquait pas pourquoi je considérais soudain comme étrange une chose aussi omniprésente que le soleil. J’en étais sincèrement surpris, et si certains de mes voisins pouvaient m’entendre ce matin-là, ils se seraient peut-être demandé pourquoi je gloussais.

Ce sentiment d’être surpris par quelque chose que je tenais pour acquis et auquel je réfléchissais rarement était lié à une étrange exaltation que j’ai ressentie au début de la crise du coronavirus. Bien que je n’aie pas été aussi touché que beaucoup d’autres, j’ai quand même dû changer ma routine. Après que quelques visites à mon marché habituel se soient soldées par une tournée d’étagères vides, j’ai décidé de me rendre dans des marchés plus petits qui n’avaient pas encore été pillés par des accapareurs hystériques. Même là, j’ai dû me contenter de ce qu’ils avaient. Les petits magasins étant plus éloignés, j’ai profité de ma tournée quotidienne pour faire un peu d’exercice supplémentaire, en enfilant mon sac à dos et en enfourchant mon vélo. J’ai pris toutes les précautions conseillées, j’ai porté des gants — à ce moment-là, le toucher semblait être le principal moyen de transmission — j’ai nettoyé mes provisions avec des agents antibactériens et je me suis ensuite lavé les mains. J’étais en « mode de crise », mais le plus étrange, c’est que j’avais plutôt l’impression d’être en vacances.

Encore une fois, je sais que ces derniers mois ont été tout sauf des vacances pour beaucoup de gens, et je leur adresse toute ma sympathie, ainsi qu’à tous les travailleurs de première ligne qui ont dû faire face à une situation très dangereuse et mortelle — et qui y font encore face. Ce qui était étrange, c’est que, comme je l’ai dit, je ne faisais rien de très différent de ma routine ordinaire. Oui, j’avais fait quelques changements, mais rien de trop bouleversant. Mais il y avait quelque chose de plus étrange encore. Reconnaissant que quelque chose d’inhabituel m’arrivait, j’ai décidé d’essayer d’analyser exactement ce que c’était, d’appliquer un peu de phénoménologie à ma conscience. Je me suis alors rendu compte que l’essence de l’étrange exaltation que je ressentais était paradoxalement un sentiment de liberté. []

La liberté ? Pendant le confinement, alors que mes mouvements étaient sévèrement proscrits et que ce qui m’était permis était assorti de diverses mesures de précaution ? Comment pouvais-je me sentir libre, dans un sens très réel — certainement plus que je ne le sens habituellement — alors que, à toutes fins utiles, ma liberté était limitée, plus qu’elle ne l’était habituellement ? Et comme si cela n’était pas assez paradoxal, mes réflexions m’ont conduit à un constat encore plus étrange. C’est que la « liberté » que je ressentais n’était pas une liberté qui m’avait été accordée récemment — comme certaines personnes, célébrant l’assouplissement du confinement dans certains endroits, peuvent le ressentir maintenant. Non. C’était un sentiment de liberté que je possédais déjà, mais auquel je m’étais habitué. C’était une liberté que la « crise » m’avait rappelée, tout comme on m’avait rappelé l’étrange réalité du soleil, alors que je pensais tout savoir à ce sujet. J’avais tenu pour acquise la liberté que je possédais déjà, tout comme j’avais tenu pour acquis le soleil. Le soleil m’avait surpris et ma liberté aussi.

Lorsqu’il m’est apparu que c’était la source de l’étrange bonheur — je ne trouve pas de meilleur mot — que j’éprouvais, j’ai dû rire. Pourquoi ? Parce que j’ai réalisé que je vivais exactement le type de changement de conscience que Colin Wilson décrit dans plusieurs de ses livres, un passage de ce qu’il appelle « le robot » au « vrai moi » ou, dans votre cas, au « vrai vous ». Cette étrange transition est au cœur de l’œuvre de Wilson, et c’était apparemment quelque chose que je savais déjà, puisque j’avais écrit un livre sur la vie et l’œuvre de Wilson intitulé Beyond the Robot. Je le savais peut-être, mais je l’avais tenu pour acquis, tout comme j’avais tenu le soleil pour acquis. Maintenant, je voyais que j’avais eu une expérience de ce phénomène, et je savais, avec le genre de connaissance qui vient de l’expérience, que Wilson avait raison.

Qu’est-ce que le robot ? Il s’agit d’un dispositif qui réduit l’effort nécessaire et que nous avons développé au cours de milliers d’années d’évolution humaine. Sa principale fonction est d’exécuter des tâches laborieuses et répétitives avec un minimum d’énergie, libérant ainsi la conscience pour des opérations plus complexes. Pensez à une compétence que vous possédez aujourd’hui, mais qui vous a demandé un effort considérable lors de son apprentissage. Il peut s’agir de n’importe quoi, comme attacher ses chaussures, apprendre à taper à la machine, faire du vélo ou jouer d’un instrument de musique. Au début, c’est décourageant de difficulté ; nous devons dépenser beaucoup d’énergie et concentrer notre attention sur chaque petit pas, en nous assurant de poser notre doigt sur la bonne lettre du clavier ou de tourner le guidon de la bonne façon. Nous échouons, nous faisons des erreurs, nous tombons, nous râlons.

Mais si nous continuons, un jour quelque chose de miraculeux se produit. Nous découvrons que nous pouvons faire du vélo, taper une lettre — ou un courriel, de nos jours — ou jouer un morceau de musique. Nous avons appris à faire ces choses, ce qui signifie que nous n’avons plus à penser à l’endroit où poser nos doigts sur le clavier, mais plutôt à ce que nous voulons dire dans notre courrier électronique. Ce qui s’est passé, c’est que notre robot s’est chargé du travail fastidieux nous libérant pour nous consacrer à d’autres choses. C’est une sorte de pilote automatique qui nous permet de voler tout en profitant de la vue et en réfléchissant à ce que nous ferons une fois arrivés à destination.

C’est pourquoi le philosophe Whitehead a déclaré que « la civilisation progresse en élargissant les opérations importantes que nous pouvons effectuer sans y penser. »

Sans le robot, nous n’apprendrions jamais rien et devrions recommencer à zéro chaque fois que nous voudrions taper à la machine, faire du vélo ou utiliser toute autre compétence acquise. Les animaux ont des robots, mais ils ne sont pas aussi polyvalents ou capables que les nôtres. Vous pouvez apprendre de nouveaux tours à un jeune chien, mais même sa capacité à acquérir de nouvelles compétences est sévèrement limitée. Un chien peut aller chercher votre journal du matin — bien que de nos jours, je pense que c’est un art perdu — mais il ne peut pas apprendre le français ou la couture (et bien sûr, cela est également vrai pour de nombreuses personnes…).

Le robot est donc un outil pratique et indispensable, et nous ne pourrions tout simplement pas nous en passer. Mais il y a un hic. Il fait trop bien son travail. Le robot est comme un valet qui veut tout faire pour nous. Il est heureux de nous soulager et ne se plaint jamais des tâches qu’il doit accomplir. Un assistant aussi empressé peut outrepasser son rôle. Il commence à faire des choses que nous aurions préféré faire nous-mêmes. C’est un si bon pilote automatique que nous oublions devoir vraiment reprendre les commandes. Et ce n’est pas sa faute. Pour étendre ma métaphore, il ne nous a pas détourné l’avion ; nous lui avons permis de déduire que nous aimerions qu’il prenne les commandes. Et, tout conciliant qu’il est, il est heureux de nous rendre service.

Le problème, c’est que lorsque nous permettons au robot de tout faire à notre place, la vie commence à perdre de sa saveur. Comme l’écrit Wilson, le robot a « un énorme désavantage ». Quel est cet inconvénient ?

« Si je découvre une nouvelle symphonie qui m’émeut profondément, écrit Wilson, ou un poème ou une peinture, ce satané robot insiste immédiatement pour entrer en jeu. Et lorsque j’écoute la symphonie pour la troisième fois, il commence à anticiper chaque note. Il l’écoute automatiquement, et je perds tout plaisir. C’est lorsque je suis fatiguée qu’il est le plus agaçant, car il a alors tendance à prendre en charge la plupart de mes fonctions sans même me le demander. Il m’est même arrivé de le surprendre en train de faire l’amour avec ma femme » [].

(Wilson ne le mentionne pas, mais on peut se demander si sa femme n’a jamais pris son propre robot en flagrant délit).

Finalement, à force de laisser le robot tout faire à notre place, la vie commence à nous sembler un peu irréelle, ou du moins pas aussi réelle qu’avant. Ce n’est pas un changement soudain ; il se produit progressivement, imperceptiblement. Mais à un moment donné, les moments de plaisir que nous éprouvions devant un coucher de soleil, une nuit étoilée, ou simplement en nous relaxant avec de la musique et un verre de vin, commencent à s’amenuiser. « Les ombres de la maison-prison commencent à se fermer », comme nous dit Wordsworth, et les « intimations d’immortalité » que nous recevions dans notre jeunesse n’arrivent plus. Nous avons « grandi ». C’est pourquoi nous avons la nostalgie de notre enfance, même si, comme le souligne Wilson, nous développons notre robot précisément pour nous aider à gérer les turbulences émotionnelles et psychologiques de la jeunesse. Dans « The Rock », T.S. Eliot demande : « Où est la vie que nous avons perdue en vivant ? ». Wilson répond : « Dans les mains du robot. »

Parfois, le sentiment d’être coupé de la vie est si aigu qu’il peut conduire au suicide ou, à l’inverse, à de soudaines explosions de violence, juste pour se « sentir vivant » à nouveau. C’est la thèse qui sous-tend l’étude « existentielle » de Wilson sur le meurtre et le crime sexuel, dans des ouvrages tels que son Encyclopédie du meurtre et L’Ordre des assassins. Certains individus, qui ont laissé leur vie devenir presque entièrement automatique, entrent périodiquement dans une rage meurtrière, la violence déstabilisant temporairement le robot. Le plus souvent, nous avons recours à des expédients comme l’alcool ou les drogues, qui ont pour effet d’endormir temporairement le robot. C’est pourquoi, après un verre de vin ou deux, des choses qui nous semblaient inintéressantes prennent un étrange éclat de sens. Ce n’est pas un hasard si la poésie et le vin sont liés depuis longtemps. Le problème, c’est qu’en endormant le robot, on nuit à notre propre efficacité ; c’est pourquoi on nous conseille de ne pas conduire en état d’ébriété. Le vin peut inspirer la poésie, mais l’écriture proprement dite est mieux réalisée à jeun.

Wilson a découvert qu’il existait un autre moyen d’éjecter le robot du siège du conducteur. La crise a pour effet de remettre le robot à sa place — ou plutôt, de « nous » remettre à la nôtre. C’est la raison pour laquelle tant de « marginaux », dont Wilson a parlé — des personnes ayant un grand appétit pour un but et un sens, une « vie plus abondante » que le monde moderne ne peut leur offrir — ont suivi le conseil de Nietzsche et « vivent dangereusement ».

Wilson cite en exemple l’existentialiste Jean-Paul Sartre, qui a déclaré ne s’être jamais senti aussi libre que lorsqu’il était membre de la résistance et qu’il risquait d’être arrêté par la Gestapo pendant l’occupation allemande de Paris. Un autre exemple plus extrême est celui du romancier Graham Greene. Adolescent, Greene souffrait d’un ennui aigu, et lorsqu’il a découvert le révolver de son frère, il a décidé de jouer à la roulette russe. Il a mis une balle dans une chambre, a fait tourner le barillet, et il est sorti avec l’arme dans la rue et a mis le canon contre sa tête. Puis il appuya sur la gâchette. Lorsque Greene entendit le déclic du marteau sur une chambre vide, il éprouva un « extraordinaire sentiment de jubilation… comme si une lumière s’était allumée… et j’ai senti que la vie contenait un nombre infini de possibilités » [].

Greene s’était tellement ennuyé que l’idée de se faire sauter la cervelle lui avait paru séduisante. Rien n’avait changé, sauf quelque chose en lui. Les « possibilités infinies » ont toujours été là ; Greene a simplement été aveugle à celles-ci. Il ne les a pas vues parce que son robot était aux aguets, et qu’il n’était pas programmé pour voir des possibilités, mais pour exécuter des fonctions avec le minimum d’efforts.

Comme le souligne Wilson, lorsqu’il a appuyé sur la gâchette, la pensée qu’il pouvait mourir a poussé Greene à concentrer son esprit dans un soudain spasme psychique, dans une sorte de poing mental. Lorsqu’il a entendu le marteau frapper une chambre vide, il s’est détendu. La contraction soudaine de son attention a en effet indiqué à son robot que « c’est important », et il a donc cédé le contrôle à Greene. C’est pourquoi, lorsqu’il s’est détendu, « il » a vu les possibilités infinies de la vie. « Il » revivait, brièvement, pas le robot.

Quelque chose de semblable, nous dit Wilson, est arrivé à Dostoïevski lorsqu’il risquait d’être exécuté et qu’il a bénéficié d’un sursis soudain : une intuition immédiate et bouleversante que « tout est bon ».

L’expérience de Greene est résumée dans une citation de l’homme de lettres anglaises le Docteur Johnson que Wilson aime citer : « Quand un homme sait qu’il sera pendu dans quinze jours, cela concentre merveilleusement l’esprit. » L’esprit de Greene était ainsi concentré. Comme l’étaient ceux de Sartre et de Dostoïevski. C’est pour cette raison que le philosophe Heidegger et le maître ésotérique Gurdjieff ont tous deux suggéré que le seul moyen sûr pour les humains de surmonter leur « oubli de l’être » était d’entretenir la conscience de leur mort inévitable. La pensée de la réalité de notre mort nous fait faire un effort intérieur brusque et nous repoussons momentanément le robot.

Je n’allais pas être pendu dans quinze jours, et je n’étais pas non plus en danger face à la Gestapo. Mais le changement de ma routine, provoqué par le « mode crise » que j’avais adopté, a eu, je crois, un effet similaire. Je me sentais en quelque sorte plus vivant. C’est, je crois, le même phénomène qui a conduit de nombreux Londoniens ayant survécu aux bombardements à se souvenir de cette période comme étant la plus excitante de leur vie. Beaucoup d’entre eux ont dit qu’ils ne s’étaient jamais sentis aussi vivants ou aussi libres. Ils pouvaient se faire exploser à tout moment, ce qui ajoutait une certaine saveur à tout. Ce qui s’était passé, selon la terminologie de Wilson, c’est que j’avais abaissé mon « seuil d’indifférence » [].

C’est le terme utilisé par Wilson pour souligner le fait que lorsque nous avons laissé le robot prendre le contrôle de nos vies, des choses que nous trouverions autrement agréables et plaisantes ne suscitent aucune réaction de notre part. Nous y sommes indifférents. « Nous » n’apprécions pas la musique que nous écoutons, le livre que nous lisons ou même l’amour que nous faisons, car « nous » ne sommes pas vraiment impliqués. Nous savons tous combien il est difficile de remonter le moral de quelqu’un qui est profondément déprimé ou qui s’ennuie. Wilson a découvert, cependant, que là où quelque chose d’agréable échoue, un désagrément peut réussir. Il peut nous faire sortir de notre indifférence et briser la barrière du « je ne veux pas être dérangé » derrière laquelle beaucoup d’entre nous passent beaucoup de temps. D’une manière ou d’une autre, le désagrément nous incite à réagir et, une fois qu’il est surmonté, nous nous retrouvons de meilleure humeur qu’avant le désagrément. Paradoxalement, il nous a « remonté le moral ».

Lorsque j’ai été surpris par le soleil, c’est parce que c’est « moi » qui le voyait ce matin-là, et non le robot. Et parce que « j’étais » plus réel, le soleil l’était aussi. Gurdjieff a saisi cela dans le titre de son dernier livre, inachevé, La vie n’est réelle que lorsque « Je suis ». Gurdjieff savait à propos du robot ; sa façon d’en parler était de dire que nous sommes tous mécaniques, des machines, et non de vrais êtres humains. Ou bien, que nous sommes tous endormis, croyant être éveillés. C’est la partie la plus dangereuse de « vivre par l’entremise du robot » : nous acceptons cette demi-vie comme la chose réelle sans réaliser que nous sommes en fait inconsciemment en train de « dévaloriser » la vie en ignorant involontairement une grande partie de celle-ci. Pas dans un sens physique — je n’ai pas ignoré le soleil pendant toutes ces années et ensuite je l’ai soudainement aperçu. Le robot supprime tout ce qu’il considère comme inessentiel, de sorte que le monde qu’il nous présente est réduit à des préoccupations pratiques ; tous les « extras » sont omis. Juste les faits, sans signification. C’est pourquoi, lorsqu’on lui donne des vacances, tout semble plus « intéressant », un peu comme l’effet de la couleur ajoutée à une esquisse en noir et blanc, ou une bande sonore somptueuse à un film muet.

Nous ne comprenons tout simplement pas que la plupart du temps, notre « vie » n’en est que le nom, et nous acceptons nos moments de conscience non robotique comme des « cadeaux » ou des « friandises », de courts moments de répit que nous méritons avant de nous remettre en selle. Ces moments, que le psychologue Abraham Maslow appelait « expériences de pics », sont en réalité des moments où notre conscience fonctionne comme elle le devrait, et non aux niveaux d’une « économie d’énergie » que règle habituellement le robot. Nous avons tous beaucoup plus d’énergie et de puissance que nous le croyons, mais parce que nous en sommes venus à accepter les niveaux minimaux auxquels le robot nous limite par habitude, nous ne puisons jamais dans ces réserves. Gurdjieff le savait aussi ; c’est pourquoi il a développé tout un système de ce que nous pouvons appeler des « inconvénients artificiels » ou des « crises induites », pour pousser ses étudiants à dépasser ces limites.

Pourtant, comme les crises authentiques, les crises artificielles peuvent aussi devenir des habitudes. Greene a fini par arrêter de jouer à la roulette russe parce que le fait de ne pas se faire sauter la cervelle n’était plus aussi excitant ; c’est un miracle qu’il ait survécu pour écrire ses romans lugubres. Gurdjieff a dû mettre au point des exercices de plus en plus difficiles et créer davantage de désagréments afin de maintenir ses élèves en éveil. Dans ses derniers jours à Paris, les élèves de Gurdjieff « vivaient dangereusement » en s’entassant dans sa voiture et en conduisant à une vitesse folle vers des endroits inconnus jusqu’à ce que l’essence vienne à manquer ; Gurdjieff était un conducteur épouvantable et ils devaient trouver de l’essence pour revenir. Comme le suggèrent certains rapports, la crise provoquée par Gurdjieff s’est parfois avérée trop importante et un étudiant s’est effondré. Et comme le souligne Wilson, nous avons créé la civilisation afin de minimiser les crises, il y a donc quelque chose d’absurde à devoir se mettre un pistolet sur la tempe pour se sentir vivant.

C’est ainsi que Wilson a compris que nous pouvions appliquer deux autres méthodes pour nous libérer du robot, dont aucune n’implique un réel danger physique. La première consiste à consacrer plus d’efforts et d’attention à tout ce que nous faisons. Wilson cite souvent cette phrase tirée du roman allégorique d’Hermann Hesse, Le Voyage en Orient : « Un long moment consacré à de petits détails nous exalte et augmente notre force. » Consacrer du temps à de petits détails nous paraît ennuyeux, et dès que nous ressentons cela, le robot est là pour prendre le relais. Mais si nous consacrons, disons, deux fois plus d’attention à une tâche « ennuyeuse » — comme le nettoyage de notre appartement —, nous pouvons constater que nous y prenons en fait plaisir. [] Pourquoi ? Parce que c’est « nous » qui le faisons, et non le robot. Nous pouvons voir cela comme une version des exercices que Gurdjieff donnait à ses étudiants ; le sentiment d’« être vivant » est ce qu’il appelait « se souvenir de soi », ce qui, en fait, est ce que nous faisons lorsque nous nous « sentons vivants ».

Une autre méthode consiste à utiliser l’imagination pour créer une crise « dans l’esprit ». C’est la même chose que Heidegger qui nous suggère de maintenir une conscience de la réalité de notre mort. Vous pouvez essayer cela dès maintenant. Jetez un coup d’œil à votre vie et concentrez-vous sur tout ce qui est important pour vous. Maintenant, imaginez ce que vous ressentiriez si ces choses étaient menacées. Supposons que votre maison ait brûlé ou que l’on vous ait diagnostiqué une maladie mortelle et incurable. Imaginez, comme le suggère le docteur Johnson, que vous serez pendu dans une quinzaine de jours. Si vous êtes capable d’imaginer cela de manière assez vivante, vous devriez avoir un aperçu de ce que vous ressentiriez si c’était réel.

Mais nous pouvons aller un peu plus loin. Si vous pouvez imaginer la perte de ce qui est important pour vous, vous pouvez également utiliser votre imagination pour évoquer un sens de la réalité de ces choses que vous perdriez, car c’est ce qu’engendre la crise : elle met le robot en retrait afin que « vous » soyez en contact avec la réalité. Ainsi, plutôt que de vous concentrer sur l’impact négatif de la perte, vous pouvez vous concentrer sur l’impact positif de vous rappeler que vous possédez maintenant ce que vous regretteriez de perdre. L’essence des deux exercices est d’évoquer un sens de la réalité, et le choc d’une réalité positive peut être tout aussi efficace que celui d’une réalité négative, tout en étant beaucoup moins sombre.

C’est, je crois, ce qui s’est passé lorsque j’ai été surpris par le soleil, et lorsque j’ai ressenti une étrange exaltation au début de la crise du coronavirus. J’avais tenu ma liberté pour acquise. Or, lorsque cette liberté était contrainte, ce désagrément me la rappelait, d’où le paradoxe de me sentir plus libre. Le mode de crise que j’avais adopté « me » rendait plus « présent » et je me suis souvenu de tout ce que je possédais et de tout ce dont je devais être reconnaissant. C’était un bénéfice collatéral d’une période difficile. Avec un peu de chance, je n’aurai pas besoin d’une autre crise pour me le rappeler à nouveau.

Cet article a été publié en 2020 dans New Dawn 182.

***

À propos de l’auteur : Gary Lachman est né à Bayonne, dans le New Jersey, mais vit à Londres depuis 1996. Membre fondateur du groupe de rock Blondie, il est aujourd’hui écrivain à plein temps avec plus d’une douzaine de livres à son actif, sur des sujets allant de l’évolution de la conscience et de la tradition ésotérique occidentale à la littérature et au suicide, en passant par l’histoire de la culture populaire. Lachman écrit fréquemment pour de nombreuses revues aux États-Unis et au Royaume-Uni, et donne des conférences sur son travail aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Europe. Son travail a été traduit en plusieurs langues. Son site web est www.garylachman.co.uk.

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Rédiger par Revue 3e millenaire

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