in

Conscience de conscience, ou pas ?


Dans la Reconnaissance du Seigneur [comme étant le Soi] (Îśvara-pratyabhijñā), l’adversaire bouddhiste soutient qu’il est possible pour la conscience de prendre comme objet une autre conscience. Dit de manière plus technique : un acte de conscience ou une cognition (jñāna) peut prendre une autre cognition pour objet et aussi, elle peut devenir elle-même objet d’une autre cognition. 

Cette idée est très importante pour le Bouddhiste, car elle lui permet de soutenir que la mémoire, qui est une cognition fondamentale dans la vie quotidienne, est simplement une cognition d’une cognition. Se souvenir d’avoir mangé un croissant ce matin, c’est simplement une cognition présente (« se souvenir ») qui prend pour objet une cognition passée (« d’avoir mangé un croissant ce matin »).

L’intérêt de cette explication de la mémoire, du point de vue du bouddhisme, est de se passer de l’hypothèse d’un Soi permanent, d’une conscience permanente. 

Il n’y a pas une telle conscience, notamment parce que c’est une hypothèse inutile, attendu que l’on peut expliquer la mémoire sans elle : Se souvenir, ce n’est pas être une conscience atemporelle qui revient vers le passé, c’est « simplement » un acte de conscience présent et éphémère qui prend pour objet un autre acte de conscience éphémère passé, mais qui a laissé une « trace » mémorielle dans le psychisme. Bref, l’idée que la conscience peut devenir objet de conscience est essentielle dans le bouddhisme.

Or, Utpaladeva, le philosophe du Tantra, réfute cette explication. 

En effet, il observe que la conscience ne peut pas être objet de conscience. Car alors, cette conscience deviendrait un objet manifesté, et donc délimité, et inerte, privé de conscience. Or, la conscience est, selon une définition que le bouddhisme admet, « cela qui manifeste », comme une lumière qui rend manifeste les objets qu’elle éclaire. Donc, si la conscience était objet de conscience, elle serait « cela qui manifeste » et qui pourtant serait en même temps « manifesté » par une autre lumière, comme une lampe éclairée par une autre lampe. 

Mais ceci est absurde car contradictoire. Si la conscience est « cela qui manifeste » (ou « qui connaît »), alors elle ne peut pas être « ce qui est connu », elle ne peut être objet. Être un objet, en effet, c’est être inerte (jada), incapable de manifester, et surtout incapable de se manifester en manifestant autre chose. 

Bref, une « conscience d’une conscience » est une contradiction, comme parler d’un carré qui serait rond, tout en étant carré. C’est impossible. 

Donc une cognition ne peut être cognition d’une autre cognition. Une conscience ne peut avoir conscience d’une autre conscience, pas de manière objective du moins. Donc l’hypothèse d’une conscience permanente est bien nécessaire pour expliquer la mémoire et tout le reste de l’expérience commune.

Ainsi le bouddhisme, ou plus exactement la philosophie yogâcâra, se trouve-t-elle mise en difficulté.

Or, je lis à présent un extrait d’un auteur bouddhiste qui dit précisément le contraire de ce que dit le bouddhisme d’ordinaire : Non, la conscience ne peut avoir conscience d’une autre conscience ; non, une cognition ne peut pas connaître une autre cognition, cela, nous le réfutons.

Voyez cet article (faut s’inscrire sur le site, c’est gratuit) :

https://www.academia.edu/85395944/Unity_and_Difference_in_the_Citr%C4%81dvaita_Dharmak%C4%ABrti_2022_Handout_

La phrase qui nous intéresse se trouve au bas de la page 2 :

na hi saṃvit para-saṃvidam āviśati| eka-saṃvid-argala-vigamād eva ca sva-para-vidām  anya-anya-samvedana-apavādaḥ|

« En effet, la conscience n’entre pas dans une autre conscience. C’est justement parce qu’il est impossible de transcender l’unité de la conscience que nous réfutions l’idée que deux consciences ont conscience l’une de l’autre. » (Jnâna-shrî, Sâkâsiddhishâstra)

1) Ce Jnânashrî, un Bouddhiste donc, emploie un terme tantrique fortement connoté shivaïsme : âvishati « elle entre », elle prend possession, elle pénètre. Ce terme est central dans le shivaïsme du Cachemire. En général, il désigne la possession, par exemple pas un esprit. Mais en contexte ésotérique, ce terme et ses dérivés désignent l’absorption dans le divin, le fait que la puissance divine (shakti) nous pénètre et (re)prend possession de nous. Le choix d’un terme si connoté est étonnant pour un Bouddhiste.

2) Il affirme le contraire des Bouddhistes qui « parlent » dans l’Îshvara-pratyabhijnâ.

3) Malheureusement, la date de Jnânashrî n’est pas connue avec exactitude (vers 975-1025, les dates d’Abhinavagupta). Impossible donc de dire s’il connaissait ce nouvel enseignement de la Reconnaissance. Mais cela est possible.

4) Ce passage évoque immanquablement la philosophie de la Reconnaissance et ce qu’en dit Utpaladeva.

5) Donc, finalement tout le monde tend à admettre que rien, absolument rien ne peut exister en dehors de l’acte de conscience. 

6) Je me trompe peut-être dans ma traduction de ce passage, il appartient à de plus sagaces de me corriger.



Source link

Qu'en pensez-vous?

0 0 votes
Article Rating
S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires

Rédiger par Blog de David Dubois

La Vache cosmique, blog philosophie de David Dubois

Qu'est ce qu'on attend ♥ #contemplationsonore

Accéder au féminin sacré et vitalité grâce à l’oeuf de Yoni ! – Eveil Homme